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Le corbeau rouge

Corbeau - pages 1/5

  Autrefois incommodée par le fait d’avoir scolarisé ses enfants dans deux établissements différents, Sonia Dessailly ne s’en plaindrait pas aujourd’hui. Après avoir déposé Alison, sa cadette, elle comptait profiter du trajet pour parler à cœur ouvert avec Arthur, son fils de onze ans. Mais ses bonnes intentions ployèrent face au silence qui empoisonnait l’habitacle.

   Il était loin, le temps du joyeux tapage des enfants : vissé à la fenêtre, Art regardait défiler le décor dans un pesant silence, enfermé dans sa douleur. Au bout de quelques minutes, sa mère oppressée se jeta à l’eau : « Arthur, il faudrait que tu sortes de là.

- Que je sorte de quoi, Maman ? »

  Il n’avait même pas tourné la tête.

« Tu ne parles plus, tu ne mets plus le nez dehors. Tu m’inquiètes. »

Silence.

« Raymond te manque, hein ? »

   Il tourna enfin vers elle son visage poupin de préado, ses grands yeux bleus au regard profond, son petit nez retroussé. Elle le contempla avec une tendresse mêlée de souffrance.

  « C’était mon meilleur ami, répondit-il. Bien sûr qu’il me manque. Mais ne t’en fais pas, Maman. Je vais continuer à faire des efforts à l’école.

- Ce n’est pas la question. Je me fais du souci pour toi. Il n’y a pas quelque chose dont tu aurais envie ? Quelque chose qui pourrait te soulager ? »

  La question parut traverser le voile brumeux ceinturant l’esprit de l’enfant. Son changement d’expression eut la saveur d’une petite victoire pour Sonia, une brève extinction de l’apathie… puis Art répondit tristement : « Je voudrais juste que Raymond revienne… »

 

***

  Aujourd’hui très impliquée dans son rôle de mère, Sonia agissait avec une bonne volonté tributaire d’un passé coupable, tissé d’insouciance. Depuis quelques années, son couple battait sévèrement de l’aile. Autrefois gai et communicatif, Thomas, son mari, s’était peu à peu enfermé dans un personnage de bosseur acharné dont la conversation se résumait, au pire, à une abrutissante chaîne de monosyllabes. La naissance d’Alison, cinq ans plus tôt, l’avait poussé à l’éloignement, comme si la vie de famille l’insupportait. Expert comptable, il avait du travail par-dessus la tête parce qu’il détestait déléguer. Ce prétexte facile lui permettait d’esquiver son rôle de père, et d’ainsi perdre mille petits moments qu’il ne rattrapait jamais, puisqu’il préférait consacrer son temps libre à des parties de chasse avec ses amis.

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   De disputes en mutismes, le dialogue entre les époux s’était rompu, car les mots volaient systématiquement trop haut et blessaient les enfants. Aujourd’hui encore, Sonia hésitait entre sauver son mariage pour épargner les petits ou briser son mariage pour épargner les petits.

   Dans son égarement, elle avait renoué avec un groupe d’amies fêtardes, se laissant ainsi emporter par le tourbillon des sorties à répétition. A trente-cinq ans, pour fuir l’égoïste éteint qui partageait sa vie, elle appliquait une méthode éculée : danser, rire et siffler des verres. Elle n’avait rien dissimulé à Thomas, allant jusqu’à lui montrer les photos où elle posait, radieuse, avec ses copines sur fond de boîte de nuit bondée. Elle ne voulait rien avoir à se reprocher.

  Certes, elle se faisait régulièrement draguer : son corps élancé et sa longue chevelure auburn attiraient les hommes. Bien qu’aimant les allumer, elle restait sage et n’avait jamais franchi le stade des draps ni même du baiser. Les coups d’un soir la répugnaient. En sortant, elle souhaitait juste se distraire de son gratte-papier borné, qu’elle aimait encore malgré l’accentuation toxique de ses défauts.

   A force, échapper au quotidien était devenu son mantra. En plus de s’éclater le soir, elle passait des après-midi en ville avec ses amies, reléguant la famille au second plan, réduisant ses enfants à des obstacles sur le chemin de son épanouissement.

   Loin de lui inspirer la culpabilité d’une mère indigne, ces virées égoïstes, pourtant aussi condamnables que les dérobades professionnelles de Thomas, lui apparaissaient comme une juste rétribution après de trop nombreux sacrifices. Autrefois tournée vers l’avenir, elle se focalisait uniquement sur le présent immédiat. Jusqu’à cette cruelle douche froide, dix jours plus tôt.

   Une tragédie. Raymond, le meilleur ami d’Arthur, qui habitait le même quartier et fréquentait la même école, avait commis l’irréparable. Sa mère, Martha, une bonne amie de Sonia, l’avait retrouvé pendu dans sa chambre avec une corde à linge.

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  Cette dramatique disparition avait sonné Arthur. Hébété, puis dévasté, le garçon avait passé trois jours dans sa chambre, entre pleurs et crises de désespoir. Raymond et lui étaient comme cul et chemise depuis la maternelle. Avec ce drame, tout un pan de son univers s’était effondré.

  Dans son trop court sillage, le jeune disparu n’avait laissé ni lettre, ni la moindre forme d’explication. Ses parents, connus dans le quartier, formaient une famille pieuse, soudée et heureuse. Pourtant, la mort avait frappé, impitoyable, plongeant tout un petit monde dans le noir. Après les explosions de chagrin, Arthur avait sombré dans son actuel accablement, loin de toute joie de vivre. Ses yeux vides inquiétaient Sonia, qui envisageait la piste médicale pour tenter de l’aider.

  Ses pulsions fêtardes taries par le triste événement, elle se sentait honteuse – moins de sa désinvolture que du fait d’avoir reproduit les comportements démissionnaires de son mari. La détresse pouvait tuer, et si Raymond était allé aussi loin, quel gosse de son âge en serait à l’abri ?

  Aujourd’hui, une lourde tension s’était installée entre la mère et le fils. Le deuil avait rendu Art sardonique, et son état semblait s’aggraver de jour en jour. Ce matin, Sonia avait encore échoué à le convaincre de s’exprimer. Le malaise remplit sa journée, sans néanmoins lui laisser entrevoir les horreurs à venir.

 

***

  Au cœur de ses songes, elle courait éperdument, traquée par un sauvage hurlant qui lui tirait dessus avec un fusil. Les balles sifflaient à ses oreilles et la main de son poursuivant, noueuse comme une serre de rapace, s’étirait jusqu’à sa chevelure. Urgence, terreur, fatalisme. Un ultime coup de feu retentit, déchirant la toile onirique, et Sonia se dressa sur son lit, trempée de sueur.

  Dans le chaos de ce brutal réveil, elle réalisa que la fusillade se poursuivait dans le réel, près de la maison. Elle tourna la tête vers Thomas, réveillé et aussi dérouté qu’elle. Puis, la curiosité l’emportant sur la prudence, elle se précipita à la fenêtre malgré les molles protestations de son mari.

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   Depuis le premier étage de la maison, elle dominait largement la rue. Au son d’un dernier coup de feu, elle vit une silhouette massive s’effondrer à quelques pas de sa porte, poing dressé vers le ciel. Un homme est mort sur mon seuil, songea-t-elle abruptement. Puis son regard embrassa la globalité de la scène : les deux voitures de police aux gyrophares allumés, garées non loin ; les agents armés qui s’approchaient prudemment de l’homme abattu ; et enfin les premiers curieux qui se voyaient intimer l’ordre de rester à l’écart.

   Thomas la rejoignit avec l’intention de l’éloigner du danger, mais quand il constata la fin de la fusillade, tous deux contemplèrent le spectacle en silence. L’homme était mort. Le cœur de Sonia battait à tout rompre.

   Les enfants ! Une bouffée de culpabilité l’envahit. Comment avait-elle pu rester là, vissée à sa fenêtre, quand son fils et sa fille devaient trembler dans leurs chambres ? Elle courut voir Alison, dans la pièce d’à côté, laissant à Thomas le soin d’aller s’enquérir du sort d’Art.

 

   Eveillée, la petite était assise sur son lit, en larmes. Sa chambre comptait une seule fenêtre, orientée vers la rue. Dès lors, elle avait tout vu, tout entendu. Désolée, sa mère la prit dans ses bras et tâcha de la rassurer.

   De son côté, Thomas eut la surprise de trouver Art profondément endormi. Son petit royaume, qui occupait toute la largeur du deuxième étage, offrait une vue sur la rue et une sur le jardin, le situant aux premières loges pour assister à tout fait-divers extérieur. Or il barbotait dans un sommeil épais qui tranquillisa son père.

  En bas, un agent de police se présenta à la porte de la maison pour en rassurer les occupants. Thomas descendit pour s’entretenir avec lui. Quelques minutes plus tard, il rejoignit sa femme, attiré par les sanglots d’Alison. Le regard que lui jeta Sonia, quand il entra dans la chambre, lui réchauffa le cœur, car il appelait le père, sans témoigner aucun agacement.

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« Qu’est-ce qui s’est passé ? demanda-t-elle pendant qu’il s’asseyait sur le lit de la petite.

- Ils poursuivaient un criminel en cavale. Ils y ont passé tout l’après-midi. Près d’ici, il a été acculé et a voulu tirer sur eux. Ils ont dû l’abattre. 

- Qu’est-ce qu’il avait fait ? »

  Thomas considéra Alison, blottie dans les bras de sa mère, et qui tremblait encore, les yeux fixes. « On l’apprendra tôt ou tard, répondit-il. Mais ce ne doit pas être racontable. »

  La fillette refusant de se calmer, ils la laissèrent coucher dans leur lit. Avant de s’allonger, Thomas retourna voir Arthur, et revint un instant plus tard en affirmant, ravi, que le gamin n’avait jamais paru aussi paisible. Ils s’allongèrent, la petite lovée entre eux. Cette chaleur après une longue période de froid aurait accouché d’un beau tableau de famille, s’il n’y avait eu Art.

  Car Art avait, par deux fois, leurré son père en simulant le sommeil. En réalité, il n’avait rien perdu de la fusillade. Posté à la fenêtre bien avant qu’elle eût commencé, il y avait assisté avec intérêt. Mais quand les balles des policiers avaient fauché le criminel, il ne le regardait déjà plus, attiré par un oiseau qui volait en cercle autour de la maison, laissant derrière lui, dans la nuit compacte, une traînée rouge phosphorescente.

  Longtemps après le départ de l’animal, Arthur resta en place, les yeux dans la nuit, les oreilles dans la maison, à l’affût des bruits des couloirs. Des heures durant, il guetta le retour du volatile. Au petit matin, il s’endormit enfin, les songes peuplés de visages inhumains qui s’entre-dévoraient.

 

***

 

  Maurice Sliveny grimaça quand, le matin venu, Sonia lui présenta une requête au téléphone. Le personnel de sa parfumerie était en sous-effectif, et la volonté d’une mère de ménager ses enfants n’avait rien d’un bon prétexte à ses yeux : il voulait son assistante. Sa mauvaise humeur échauffa très vite le sang de la jeune femme, l’obligeant à relater les événements de la veille, puis à expliquer sèchement pourquoi sa fille choquée resterait auprès d’elle.

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   Après un échange de vues plutôt houleux et voué à l’impasse, Sonia changea de ton, jouant sur l’empathie, réclamant l’indulgence de son patron et le caressant dans le sens du poil jusqu’à enfin obtenir satisfaction. Un jour de congé, une grande faveur. Maurice précisa espérer un renvoi d’ascenseur, comme toujours quand il s’abandonnait à des concessions.

   La formalité accomplie, Sonia soupira de satisfaction. Elle allait pouvoir se consacrer à ses enfants – à Alison du moins, vu qu’Art était allé à l’école sans s’inquiéter. Inconscient du drame de la veille, il avait tenu à assister aux cours, nonobstant l’alitement de sa sœur et le visage soucieux de sa mère.

   A neuf heures du matin, la gamine dormait encore. Sonia s’attarda un instant dans le salon, contemplant à travers la fenêtre la devanture de sa maison, revivant la scène de la veille. L’homme était tombé juste là, à quelques mètres, écrasant l’herbe et les fleurs, mouillant la terre de son sang. A l’aube, la police avait embarqué son cadavre, après avoir procédé à tous les prélèvements nécessaires. Sonia allait peut-être enfin oser passer le seuil de sa porte. Thomas, en partant travailler tout à l’heure, n’avait pas hésité.

   Secouant la tête, elle gagna la cuisine et se prépara un solide petit déjeuner, avant de s’asseoir devant la télé. Elle dévora ses sandwiches en envisageant d’emmener Alison en balade du côté de la ferme abandonnée : à proximité, un chemin menait aux bois tout proches, puis à un charmant étang où la petite adorait observer les canards. Ça lui changerait les idées après le foutoir de cette nuit.

   Une vraie fringale, songea Sonia en contemplant son assiette vide. Loin de la satiété, elle retourna à la cuisine, son regard dérivant vers le jardin derrière la maison, visible par la baie vitrée au dessus de l’évier. Il lui sembla alors entendre un lointain croassement.

   Tout à ses préparatifs culinaires, elle remarqua enfin ce qui lui avait échappé tout à l’heure : trop de vide, alors que la semaine dernière, elle avait fait avec Thomas les courses pour un mois. Dans les placards, il manquait du pain pré-emballé, des biscuits, des chips et des conserves. Dans le frigo, les restes du rôti d’hier soir avaient disparu, ainsi que des fruits, des légumes et une bouteille de ketchup. Qui faisait une crise de boulimie ici ? Thomas, ou l’un des enfants ? Ou peut-être tout le monde ?

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   Le croassement s’éleva à nouveau dans le jardin, sur un haussement d’épaules de Sonia. Pour l’heure, elle avait mieux à penser.

   Le ventre enfin plein, elle monta voir Alison, qui dormait toujours. Elle s’allongea à côté d’elle, enroulant un bras autour de son petit corps. « Je regrette tellement de t’avoir délaissée », murmura-t-elle, et bien que ce ne fût pas dans ses intentions, elle s’endormit presque aussitôt.

 

***

 

   Après deux heures au royaume de Morphée, elle redescendit au salon, pour appeler Thomas à son travail et lui donner des nouvelles de la petite. Elle en profita pour lui demander s’il avait revu ses habitudes alimentaires à la hausse. Face à une réponse intriguée (et négative), elle n’insista pas. Plus tard, elle ralluma la télé et eut enfin droit, sur la chaîne locale, à un reportage consacré à l’abattu de la nuit dernière.

 

   L’homme s’appelait Herbert Tavier, un électricien dont la famille avait signalé la disparition voici plus d’un mois – après que sa femme eût retrouvé, au fond de leur jardin, les restes calcinés de ses papiers d’identité.

   Hier, il avait refait surface. Son parcours de la journée, relativement confus, avait débuté dans les bois, à douze kilomètres du quartier résidentiel où vivait Sonia. Sur une route peu fréquentée, il avait agressé une automobiliste pour lui voler sa voiture, avant de se diriger plein pot vers la ville. Par la suite, deux personnes étaient mortes de son fait : une fillette qu’il avait fauchée en fonçant sur le bitume, et un policier qui avait tenté de l’intercepter – Tavier avait délibérément précipité son véhicule contre le sien, le tuant sur le coup.

   Après cet accident provoqué, sa voiture inutilisable, l’homme avait continué à pied, blessé à la tête. Toute la soirée durant, la police l’avait traqué. Repéré aux petites heures de la nuit, aux abords d’un quartier résidentiel, il avait été acculé par une horde de flics près de chez Sonia, puis finalement abattu alors qu’il s’apprêtait à tirer le premier sur eux.

  Quel malade, frissonna Sonia. Et s’il avait essayé d’entrer ici ? Elle éteignit la télé d’un geste instinctif et retourna voir Alison. La trouvant à demi éveillée, elle s’assit à côté d’elle et répondit par un sourire bienveillant à son regard étonné.

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« Tu n’es pas au travail, Maman ?

- J’ai pris congé pour rester avec toi, ma chérie.

- Pourquoi ?

- Je ne voulais pas te laisser seule. »

   La petite détourna les yeux un instant. « Qu’est-ce qui s’est passé hier, Maman ?

- La… la police a arrêté quelqu’un.

- Ils ont tiré sur le monsieur ! Je les ai vus !

- Je suis désolée que tu aies dû assister à ça, mon ange. Mais tu sais, ce monsieur était méchant, il avait fait… du mal à d’autres gens. Et même à une petite fille, comme toi. On a eu de la chance que la police soit là. »

  Et comme la petite la regardait sans répondre, Sonia l’enlaça. Une part de sa candeur était morte cette nuit. La préserver aurait été une bonne chose, mais hélas, le reste du monde les avait rattrapées.

   Prise de conscience soulignée par un nouveau croassement, au dehors.

 

***

 

   Quand Thomas ramena Art de l’école, il raconta que le gamin s’était mal conduit. Son journal de classe comportait une note témoignant de la dégradation de son comportement : inattention marquée, agressivité, impertinence… Voir un aussi bon élève sur la pente raide inquiétait, même si l’ensemble du corps professoral faisait preuve d’indulgence vis-à-vis de lui, eu égard aux circonstances. Mais cet après-midi, l’enfant avait dépassé les bornes en se montrant très grossier avec une enseignante, allant jusqu’aux insultes les plus crasses.

  L’intéressé s’éclipsa pendant la conversation de ses parents. Quand Sonia voulut le sermonner, elle le trouva dans la chambre d’Alison, regardant celle-ci dormir. « J’ai pensé à elle toute la journée, dit-il lorsque sa mère entra. Je voulais voir si elle allait bien. »

  L’attention, certes adorable, ne cadrait pas avec son expression froide et concentrée, comparable à celle d’un scientifique en plein travail d’analyse. « Arthur, lança Sonia, il n’y a pas quelque chose dont tu voudrais qu’on parle ? »

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  Il la survola du regard avant de retourner à l’observation de sa petite sœur. « Non, Maman, rien du tout. »

  Il savait pourtant qu’elle n’employait son prénom complet qu’en prélude à une discussion potentiellement conflictuelle.

« Ne te fiche pas de moi. Je veux que tu m’expliques ton attitude à l’école.

- Je suis désolé. Je n’aurais pas dû faire le con, mais les profs m’énervent. Je regrette.

- Et tu crois que ça va suffire ? »

  Piqué au vif, il croisa enfin son regard, avec un air de défi que Sonia n’apprécia pas du tout. Oh oui, ce gamin avait sacrément besoin d’un recadrage.

  Elle le tança vertement, avec un mélange de sévérité et de compassion qui fit mouche. L’enfant baissa la tête, honteux, et bredouilla des excuses sincères. Il surprit sa mère en se dénonçant spontanément : c’était lui qui avait englouti la nourriture disparue. « J’ai toujours faim, se justifia-t-il tristement. Je me lève la nuit pour manger. J’arrive pas à dormir, je… je pense tout le temps à Ray. » Ses yeux ruisselaient. « Ray me manque, Maman… P… pourquoi il a fait ça ? »

  Emue, Sonia s’agenouilla pour le prendre dans ses bras. Il la serra fort et pleura longtemps, secoué de sanglots bruyants. Il ouvrait enfin le barrage, libérant sa souffrance, et sa mère fut heureuse de partager cet instant avec lui – bien que songeant, malgré elle, qu’il y avait quelque chose d’artificiel dans cette étreinte, quelque chose d’épouvantablement calculé.

 

***

 

  Le soir, bien après avoir couché les enfants, elle entendit à nouveau croasser l’oiseau, alors qu’elle sirotait son thé vespéral dans la cuisine. Ce bruit… il lui avait baigné les oreilles toute la journée. Ses pensées l’avaient happée au point de l’assourdir mais à présent, sans obstacle, sa conscience tiquait enfin.

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  Laissant sa tasse, elle sortit dans le jardin, surprise par une bouffée d’air trop frais. Elle leva la tête vers le ciel étoilé et chercha le volatile dans les cimes obscures des ormes environnants.

  Alors elle l’aperçut enfin : fendant le ciel, il tournoya dans les airs avant de venir se poser sur le muret séparant la terrasse de la pelouse, à deux mètres d’elle. C’était un corbeau au plumage luisant, teinté de reflets rouge sombre. Il la fixait intensément de ses petits yeux noirs, sans la moindre peur.

  Il me nargue, songea-t-elle tout en s’estimant ridicule. Elle était la première à tourner en dérision ceux qui prêtaient des sentiments humains aux animaux. Mais le corbeau ne la quittait pas des yeux, son bec fermé, ses ailes soigneusement repliées, paraissant la juger.

  « Hé bien, tu n’es pas peureux, toi ! » lança-t-elle d’une voix un peu moins posée qu’espéré. Il lâcha, en guise de réponse, un croassement ténu où elle crut déceler une provocation.

  « Et si j’avance vers toi, tu ne vas pas t’enfuir ? »

  Elle fit un pas. Puis un autre. Le corbeau ne cilla pas. Elle claqua le talon sur les pavés de la terrasse. Aucune réaction. N’importe quel oiseau se serait envolé, pourtant. Mais celui-ci devait savoir qu’elle ne lui voulait pas de mal – et se montrait méprisant, comme il le prouva en lui tournant le dos à la faveur de deux petits bonds gracieux.

  D’où tenait-elle son savoir sur l’humeur de ce piaf ? Elle l’ignorait. Il lui semblait qu’ils venaient d’avoir une conversation plutôt tendue, à base de fierté territoriale.

  Quand il s’envola enfin, elle lut ces mots dans son attitude : Je ne te crains pas et je voulais que tu le saches. Allez, salut. Elle le suivit des yeux tandis qu’il s’élevait dans le ciel de charbon, jusqu’à ce qu’il s’évanouît derrière les feuillages.

  Immobile, elle s’étonna de sa propre crispation. Ensuite, dans un effort pour dédramatiser la situation, elle éclata de rire. Tant d’émotions pour un oiseau ! Mais ce corbeau, avec son plumage couleur éosine, méritait-il un aussi pauvre qualificatif ?

 

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***

 

  La semaine agitée qui suivit accoucha d’une évidence : Art filait un mauvais coton. D’autres enseignants s’étaient plaints de lui et le proviseur lui avait sonné les cloches. Sonia comptait rencontrer les pédagogues dans les prochains jours, pour entendre leur version – celle de son fils se résumant à : « Ils m’emmerdent ! » Elle tenta d’en discuter avec lui, ce qui mena à plusieurs disputes, à l’issue desquelles le gosse se retrouva coup sur coup dans sa chambre, puni par sa mère excédée. Le temps des pleurs était révolu : seule subsistait la colère.

  Quel triste changement… Des années durant, Art s’était montré irréprochable : de bonnes notes à l’école, un comportement exemplaire, le respect des adultes… le rêve d’une mère ! L’enfant modèle, devenu démon, renouerait-il avec de meilleurs sentiments ?

  Thomas se montrait trop détaché par rapport au problème, son opinion résolument calée sur cette ligne directrice : « Ray et lui étaient comme des frères. Tu t’attendais à le voir sauter de joie dès le troisième jour ? » Propos sensés, mais laxistes. D’après Sonia, il y avait pire, bien pire derrière la chute de son fils, et l’élément perturbateur ne pouvait se résumer à la mort de Raymond, si traumatisante eût-elle été. Quelque chose d’autre était à l’œuvre. Elle le sentait, dans ses tripes.

  Comme de coutume, les contrariétés s’accumulaient. A la parfumerie, l’ambiance périclitait : Maurice était devenu une boule de nerfs allergique à toute contestation, et Sonia en faisait les frais. Art ayant copieusement usé sa patience, elle supportait mal de tels coups de sang, et ses disputes avec son patron s’entendaient dans toute la boutique.

  A la fin de cette semaine exténuante, passée à dix cigarettes par jour au lieu des trois routinières, elle luttait contre un puissant désir d’étourdissement. La passivité de Thomas lui tapait sur le système, les provocations d’Art l’attristaient et Maurice clôturait en beauté ce trio infernal. Elle voulait appeler ses copines et sortir en boîte pour se vider la tête. Au lieu de ça, elle s’était mise à fumer davantage.

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  Seule Alison ne lui causait aucun ennui : douce et mélancolique comme de coutume, la petite s’adonnait sagement au dessin et aux poupées, tissant un univers très éloigné des tourments de sa mère. Inquiète pour son grand frère, elle demandait fréquemment pourquoi il ne souriait plus. Sonia lui répondait qu’il était triste, très triste depuis le départ de son ami, mais qu’un jour il irait mieux.

  Malgré son attitude rebelle, Art restait très tendre avec sa sœur, participant à ses jeux et lui lisant des histoires. Ces petits moments de complicité, saisis à la dérobée par la mère, apaisaient son cœur. Son fils allait s’en sortir. Il fallait juste trouver un moyen de l’y aider.

  Le vendredi soir, Sonia fumait à l’orée du jardin, assise seule sur le muret où elle avait vu l’oiseau. Un peu d’obscurité la soulageait après les néons de son lieu de travail.

  Un croassement la fit sursauter. Elle leva la tête à peine assez vite pour voir le corbeau rouge s’élancer dans les airs, depuis la fenêtre de la chambre d’Art. Elle ne suivit guère le volatile des yeux cette fois, la silhouette de son fils, qui fermait vivement panneau vitré et rideaux, accaparant toute son attention.

 

***

 

  Le samedi matin, Art s’éveilla avec trente-neuf de fièvre, toussant à faire pitié. Sonia appela le médecin et, pendant l’attente, décida de donner un coup de torchon dans la chambre du petit, pour cause d’absolue nécessité. Autrefois fervent défenseur de la propreté, son fils était devenu le dernier des négligents, et elle n’avait pas encore trouvé le courage de le lui reprocher. Elle l’installa au salon, emmitouflé dans une grosse couverture, puis aspira la chambre et nettoya toutes les surfaces. Elle eut particulièrement à faire avec l’espace sous le lit, où il avait entassé BD, jouets, emballages de bonbons, une paire de chaussures de marche tachées de boue et de vieux cours empilés des années précédentes. Elle tria et rangea le tout.

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  Rassurée par l’implication de son mari, Sonia emmena Alison en promenade du côté de la ferme abandonnée. La petite fut enthousiaste : le circuit de l’ancienne exploitation agricole lui plaisait beaucoup, pour autant qu’elle l’effectuât de jour. Le soir, les champs en friche se paraient d’un cachet spectral qui l’effrayait.

 Elles quittèrent la maison aux environs de quatorze heures et cheminèrent tranquillement sur la sente de terre battue, le long de terrains infestés d’herbes folles. Alison courait gaiement devant, prenait une dizaine de mètres d’avance puis revenait vers sa mère, ou s’asseyait dans l’herbe pour l’attendre. Malgré la chape céleste d’épais nuages, le temps restait agréable. Sonia aimait le tracé de ce sentier tortueux, défoncé, qui s’aventurait entre les champs à l’abandon tel une rivière sillonnant une dense forêt vierge.

  La vue d’une nuée d’oiseaux s’envolant vers le couvercle cotonneux lui évoqua soudain le corbeau rouge. « Ma puce, demanda-t-elle, tu as déjà vu l’oiseau qui vole autour de notre maison ?

- Celui qui est tout rouge ? fit Alison sans surprise. Oui. Il est pas comme les autres oiseaux. Tu trouves pas qu’il est beau, Maman ?

- Oui, il est beau, reconnut Sonia. Tu sais d’où il vient, chérie ? 

- Art m’a dit que c’était l’oiseau de Ray, avant. Il reste toujours près des gens qu’il aime bien.

- Mais Raymond n’est plus là, maintenant. Le corbeau n’a plus d’ami ?

- Si, il est à Art. Au début, j’étais un peu jalouse, parce que l’oiseau voulait d’abord être à moi. Il se posait près de ma fenêtre et quand j’ouvrais, il ne partait pas, il se laissait caresser et il aimait bien. Maintenant, il veut rien que Art. Mais je suis plus jalouse, tu sais. Je suis contente si Art a un ami. »

  Ce récit innocent dérouta Sonia. Comment y séparer la réalité de la rêverie ? Les gosses avaient donc réussi à apprivoiser un corbeau ? Possible… Dès lors, l’insistante présence de celui-ci autour de la maison s’expliquait : attaché à ses petits maîtres, il se languissait d’eux dès que la nuit les obligeait à se retirer. Cet oiseau n’avait rien d’ordinaire, mais Sonia ne le craignait pas. Elle était même émue à l’idée que Ray eût transmis un héritage aussi original à Arthur.

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  Du moins le fut-elle durant les quelques secondes d’un optimisme naïf. Ensuite le doute se glissa dans son cœur. Et si le volatile avait provoqué le changement d’attitude d’Art ? Et s’il avait assombri Ray avant lui ? Surréaliste, certes. Mais le plumage particulier de ce corbeau le dotait d’une aura surnaturelle, et les voix instinctives de Sonia parlaient de méfiance.

  Elle embrassa d’un regard inquiet l’horizon broussailleux, mais son humeur changea lorsqu’elle aperçut Alison et sa cavalcade précipitée, Alison et ses petits pieds claquant sur le sol, Alison et son sourire franc de petite fille heureuse. Elle s’agenouilla, la prit dans ses bras et la serra fort, à la fois émerveillée et préoccupée.

 

***

 

  Elle interrogea Art le soir même. Etalé sur son lit, il la regarda entrer dans sa chambre sans un mot. La télé était éteinte et la lumière tamisée baignant la pièce lui donnait l’air d’un sanctuaire. Sonia se sentit étrangement intimidée à l’idée d’y pénétrer, les yeux scrutateurs de son fils accentuant son malaise. Elle s’assit au bord du lit et lui demanda s’il allait mieux.

  « J’ai encore mal dans la poitrine, répondit-il sur le ton d’une personne attendant plus qu’une conversation banale. Mais ça a bien diminué depuis tout à l’heure.

- Tant mieux, chéri. Dis, je voudrais te poser une question. Tu as déjà vu l’oiseau qui vient voler le soir autour de la maison ?

- Tu veux dire le corbeau rouge ? »

Elle acquiesça, ravie qu’il ne tentât pas d’esquiver le sujet.

« Ça fait un moment que je le vois. Parfois, je lui donne un peu à manger. Il est gentil, il se laisse caresser.

- Alison m’a dit qu’il appartenait à Ray, avant.

- Non, il zonait près de chez lui, c’est tout. On dirait qu’il est apprivoisé, comme s’il faisait de la publicité pour un cirque, tu vois ? Mais je crois qu’en fait, il n’appartient à personne.

- Hm, tu as raison, c’est peut-être un animal dressé qui s’est échappé de sa cage.

- En tout cas, je l’aime bien. Il est beau, tu trouves pas ? »

 

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  Sonia ne manqua pas de noter qu’Alison lui avait posé exactement la même question. Et comme à elle, elle répondit : « Oui, il est très beau. »

   Mais le cœur n’y était plus.

 

***

 

  A presque trois heures du matin, elle s’éveilla en sursaut, trempée de sueur, d’un cauchemar horrible. A côté d’elle, Thomas dormait comme une masse. Elle le regarda, cherchant vainement l’apaisement. Puis, obstinément hantée par les images de son rêve, elle s’assit pour tenter de faire le tri.

  Tout était trouble. Seuls détails à peu près certains : une présence intruse qui s’adressait à son fils, d’une voix à écorcher les tympans, et Art qui souriait largement, une lueur fiévreuse au fond des yeux. Yeux qui se mettaient soudain à enfler, outres difformes creusées de capillaires entrecroisés, jusqu’à totalement oblitérer l’univers – et arracher Sonia du sommeil.

  Inquiète, elle décida d’aller voir le gamin. Une fois devant la porte de sa chambre, elle tendit l’oreille, presque certaine de pouvoir capter l’horrible voix de son cauchemar… mais tout n’était que silence. Posant une main hésitante sur la clenche, elle reprit son souffle et entra enfin.

  Art dormait tranquillement. La lune blanchissait la nuit, ses rayons blafards zébrant d’un large trait rectiligne le plancher de la chambre et le visage du petit. Les traits détendus, la respiration profonde, il planait au pays des rêves. Sonia le contempla un instant avant de se retirer tout doucement.

  Son regard accrocha alors un autre élément éclairé par la bande de lumière lunaire : la paire de chaussures de marche du petit, trouvée sous le lit plus tôt dans la journée. Ces godasses, qu’elle avait soigneusement nettoyées avant de les remiser dans un placard, traînaient à présent là, près du lit, couvertes d’une pellicule de boue visible même dans la pénombre.

 

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***

 

  Le lendemain, dans la soirée, Sonia se rendit chez Martha, la mère de Raymond. Le poids d’une nuit blanche pesait lourdement sur ses épaules. La valse de ses pensées ne lui avait plus accordé de répit après son incursion dans la chambre d’Arthur.

  Depuis la disparition de Raymond, elle avait souvent visité Martha, la soutenant tant dans ses crises de larmes que dans ses douloureux silences. La peine de cette femme, privée de son unique enfant, l’avait poussée à réévaluer sa propre situation, et sa chance de jouir d’une famille. Elle s’était sentie gênée au début, honteuse de son ancienne désinvolture, mais son amie ne lui reprochait rien, et l’accueillit aussi chaleureusement que de coutume.

  Elles survolèrent le sujet d’Herbert Tavier, qui alimentait copieusement les potins du quartier. « On ne sait toujours pas ce qui lui a pris, commenta Martha, abonnée à tous les JT. Un type normal, bon père, mari aimant, qui a disparu du jour au lendemain, avant de revenir complètement taré.

- Ça fait froid dans le dos, opina Sonia. La folie n’épargne personne…

- La folie et le reste ! Il paraît que son visage était une horreur à regarder. Pas seulement son visage d’ailleurs, mais tout son corps.  

- Comment ça ?

- Il avait une maladie de peau. Il était couvert de gerçures et de blessures infectées, un vrai corps de supplicié. Aux infos, ils ont parlé d’une septicémie, ou une sorte de gangrène généralisée. »

  Ces immondes détails distrayaient visiblement Martha de son morbide quotidien, en mettant en lumière un personnage potentiellement haïssable. Mais la conversation revint bien vite à son sinistre combat. Son mari venait de reprendre le travail, mené par la quête maladive d’une distraction. De son côté, brisée, elle ignorait tout simplement de quoi demain serait fait.

  Elles s’assirent au salon et Sonia eut un pincement au cœur en apercevant, une fois encore, les photos de famille où figurait Raymond. Ce bon petit gars, gentil et serviable, l’air franc derrière les gros verres à double foyer de ses lunettes, avait laissé un vide effarant derrière lui. Sonia se rappelait la force de sa foi, sérieuse, absolue, rare chez un gosse d’à peine onze ans. Ce qui rendait son suicide d’autant plus déconcertant : aucun fervent chrétien n’aurait ainsi pris sa propre vie, sans laisser la moindre lettre, le moindre message pour expliquer son geste.

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« Tu avais parlé de farfouiller dans ses affaires, dit Sonia. Ça n’a rien donné ?

- Je n’ai trouvé que quelques dessins. Rien qui permette de justifier… »

  Le visage de Martha se crispa dans un effort pour contenir ses larmes. Posant une main sur son épaule, son amie tâcha de trouver les bons mots. « C’est injustifiable, quoi qu’il ait laissé. C’est trop horrible pour être justifié.

- Il n’avait aucune raison d’aller si loin…

- Je le sais. Tu es une bonne mère, Martha. »

- Si je l’étais, j’aurais tenu compte des signes. Ray ne tournait pas rond. Il ne fichait plus rien à l’école, il devenait agressif avec tout le monde. A chaque fois que j’essayais de lui en parler, il éludait, et dès que j’insistais, il pétait les plombs. J’aurais dû le faire surveiller. Je n’ai pas pris le problème assez au sérieux. Et puis je l’ai trouvé dans sa chambre…

- Tu n’as rien à te reprocher. Les enfants traversent souvent des périodes difficiles, et on a envie de les croire capables de les surmonter. »

 

  Sonia parlait bien, mais derrière sa conviction, elle encaissait chaque mot de Martha comme un coup de poignard. Car le Raymond décrit était son Arthur… et de sombres perspectives d’avenir firent tomber les mots de ses lèvres : « Est-ce qu’il lui arrivait de sortir la nuit ? »

  Martha la regarda, intriguée non par l’abrupt de la question, mais par sa pertinence. « On a eu des scènes au cours de certaines nuits, relata-t-elle. Il déambulait dans la maison ou tournait en rond devant la porte de sa chambre… ou ici, dans le salon. Il disait qu’il voulait sortir mais qu’il ne comprenait pas pourquoi.

- Pardon ?

- Il avait une pulsion incontrôlable… Il devait sortir, même s’il n’en avait aucune envie. Comme un drogué incapable de décrocher.

- Sortir pour aller où ?

- Il ne le savait pas lui-même. Mais ça le torturait. »

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  Le regard de Martha trahissait sa curiosité. N’ayant aucune raison de lui cacher ses craintes, Sonia lui avoua, d’une voix tremblante, que d’après elle Art marchait dans les pas de Ray. « Il sort la nuit, conclut-elle au terme d’un long récit. Je le sais mais je ne lui en ai pas encore parlé. »

  Martha, le visage décomposé, secoua la tête, dépassée. « Mais qu’est-ce qui se passe ? murmura-t-elle. Qu’est-ce qui arrive à nos enfants ? Est-ce que ce serait… un genre de maladie ?

- A moins que ce soit l’oiseau…

- Quel oiseau ? »

  La conversation dériva vers l’étrange corbeau rouge, dont la mère endeuillée ignorait tout. Sonia demanda ensuite à voir les derniers dessins de Ray, que Martha lui apporta de bonne grâce. Il y avait une dizaine de feuillets, marqués de traits maladroits, voire potaches. Seules deux couleurs étaient employées, le brun et le noir, dans des fouillis de lignes et de courbes à regarder d’assez loin pour y deviner des formes – toujours les mêmes.

« C’est quoi, une maison ? demanda la visiteuse.

- Une maison ou une cabane, je n’en sais rien. Mais je suis sûre qu’il en rêvait.

- Tu crois que sa pulsion, son envie de sortir… c’était pour trouver cette maison ?

- Possible. Regarde le dernier dessin. »

  Sonia obéit. Ledit dessin ressemblait aux autres : une bicoque perdue dans un décor de boucles noires, mais le trait, plus chaotique encore, flirtait avec l’abstrait. En travers de son œuvre, Raymond avait écrit, en grosses lettres, les mots : sors de ma tête.

 

***

 

  Cette nuit était la nuit, vouée à apporter toutes les réponses. Sonia avait bien l’intention de vivre un matin plus serein.

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  Elle avait passé la première partie de la soirée dans le jardin, à guetter le corbeau rouge. Il n’était pas venu. Pas même le fantôme d’un croassement. Les enfants étaient partis se coucher, récoltant des baisers distraits de sa part. Deux heures plus tard, Thomas s’était éclipsé à son tour, sans qu’elle lui eût confié sa détresse, aux racines trop fragiles. Elle avait néanmoins failli lui demander un service : se mettre à l’affût du corbeau, son fusil dans les mains, et abattre l’animal à vue. Elle se reprochait presque d’entretenir de telles pensées, moins pour leur cruauté que pour leur actuelle absence de bases concrètes.

  De sa position, elle pouvait surveiller la fenêtre arrière de la chambre d’Art, ainsi que la porte séparant la cuisine du jardin. Son fils était forcément passé par là pour entamer la virée nocturne au cours de laquelle il avait souillé ses chaussures. Remettrait-il le couvert cette nuit ? Elle en avait la conviction.

  L’épaisseur croissante de la nuit alourdissait les questions irrésolues. Seul se dessinait ce vague fil rouge : Raymond avait été emporté par un être malveillant qui, à présent, convoitait Art. Depuis des heures, les réflexions de Sonia en restaient à cette ébauche. Confronter le gamin à ses soupçons n’aurait rien arrangé : il était trop sur la défensive. Mieux valait l’observer de loin. Si l’opération de cette nuit aboutissait, elle en saurait plus et pourrait l’aider.

  Elle ignorait encore, alors, à quels hideux tréfonds la mènerait son choix.

 

***

 

  Elle s’était endormie. Le battement des ailes du corbeau la réveilla. Ouvrant les yeux, elle le vit traverser le ciel en flèche rougeâtre, puis tournoyer autour de la maison, à hauteur de la fenêtre d’Art. La colère la gagna. Mais qui es-tu, saloperie qui menace mon fils ? songea-t-elle. Un croassement menaçant retentit, comme si le volatile l’avait entendue. Mais à aucun moment il ne s’approcha d’elle.

  Elle patienta, figée, la gorge sèche. Les minutes s’écoulèrent. Le corbeau avait quitté son champ de vision.

  Ensuite s’ouvrit la porte de la cuisine, et Sonia se tassa sur sa chaise. Elle avait judicieusement choisi des vêtements noirs et quand Art traversa la terrasse, il ne l’aperçut pas. Il avait enfilé sa veste et ses chaussures de marche.

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  Debout dans l’herbe, il leva les yeux vers le ciel étoilé. Sa main serrait les poignées d’un sachet en plastique dont Sonia identifia rapidement le contenu : paquets de chips et de biscuits, boîtes de conserve, aliments variés. Dans son autre main, un ouvre-boîte et une cuillère à soupe.

  Tout à coup le corbeau jaillit, auréolé de rouge phosphorescent, et fila vers le fond du jardin, comme pour ouvrir la voie. Art se mit en marche. Sonia attendit qu’il eût atteint la haie pour se lever de sa chaise. Elle le vit longer le rempart végétal jusqu’à la petite barrière ouvrant l’itinéraire de promenade qu’elle avait elle-même emprunté avec Alison l’autre jour : ce sentier de terre battue qui, en serpentant à travers champs, menait à la ferme abandonnée.

 

***

 

  La nuit écrasait Sonia tandis qu’elle suivait son fils à une vingtaine de mètres, longeant les hautes herbes au bord du chemin, prête à y plonger s’il avait la fâcheuse idée de faire volte-face. Elle maintint cette précaution même après avoir compris qu’il n’en ferait rien.

  Car il agissait en automate, la tête droite, le dos raide, les gestes saccadés – et se passant très bien de son guide ailé, à nouveau absent. Plusieurs fois tentée de l’interpeller, elle y avait renoncé. Elle ne le reconnaissait pas. La crispation de sa démarche et sa crâneuse indifférence aux bruits nocturnes le rendaient aussi intimidant qu’un vampire. Il s’enfonça entre les champs et elle le suivit opiniâtrement, le cœur lourd. Bientôt se devina la silhouette obscure de la ferme abandonnée. Art filait vers elle.

  Sonia lui laissa un peu d’avance, par crainte d’évoluer en terrain découvert. Boudant les bâtiments principaux, son fils se dirigea vers une modeste remise, à l’écart, posée au milieu d’un carré de terre jonché d’éclats de briques et de parpaings, étrangement aride dans la verdure environnante.

  A environ dix mètres de la remise, sur la gauche, s’élevait un gros tas de bûches derrière lequel la jeune mère put se cacher tandis qu’Art, arrêté devant la porte, fouillait sa poche droite. Elle remarqua le cadenas… et lorsque son fils sortit la clé pour le déverrouiller, un désespérant sentiment d’échec s’empara d’elle. Des facettes de mon enfant m’échappent complètement, songea-t-elle, les yeux humides. Voilà donc ce qu’était son aîné : un sournois qui se livrait à Dieu sait quels trafics dans cette cabane verrouillée. Il ouvrit la porte et se glissa à l’intérieur.

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Corbeau pp21-25

  La remise ne comptant pas de fenêtre apte à permettre une indiscrétion, Sonia se résolut à attendre, durant quelques minutes de pure torture mentale. Ce petit bâtiment était-il celui que Ray avait obstinément dessiné avant de mourir ?

  Art reparut ensuite, l’expression neutre. Il tenait toujours l’ouvre-boîte et la cuillère, mais le sachet était resté à l’intérieur. Il reprit sa marche de son pas métronomique, passa à côté de sa mère terrée derrière son tas de bûches et rejoignit le sentier, rentrant visiblement à la maison.

  Après l’avoir vu s’évanouir dans l’obscurité, Sonia gagna enfin la remise, dévorée de curiosité, réfléchissant à la manière de se débarrasser du cadenas. Elle s’aperçut rapidement que si celui-ci paraissait solide, la porte ne suivait guère : les gonds rouillés ne résisteraient pas à un traitement de choc. Elle attendit encore, redoutant d’alerter Art avec un boucan impromptu, puis entreprit de briser les gonds en se jetant contre la porte et en les frappant à coups de briques.

  Quelques minutes d’acharnement la menèrent à ses fins. Lorsque le gond du haut se fendit dans le sens de la longueur, elle n’eut plus qu’à peser du pied contre le bois pour déchausser celui du bas. La porte bougea alors, le cadenas étant devenu son nouveau pivot.

  L’intérieur se composait d’une seule pièce, plongée dans la pénombre. Une ampoule pendait du plafond. S’aventurant sur le seuil, la boule au ventre, Sonia chercha à tâtons un interrupteur qu’elle finit par trouver, dévoilant alors, par l’entremise d’une lumière sourde, l’ignoble vérité.

 Allongée sur un sol de planches disjointes, une femme en haillons reposait, haletante, les yeux bandés, bras et jambes écartés. Des cordes tendues, nouées autour d’anneaux métalliques fixés aux parois de la cabane, enserraient ses chevilles et ses poignets. Autour d’elle s’agglutinait une montagne de détritus vides, emballages en plastique, en verre et en métal, tupperwares, bouteilles d’eau ou de soda, sachets en papier tachés de sucre et de graisse. Sonia reconnut, dans la plupart, des produits issus de son frigo ou de ses placards.

  La femme avait le visage maculé de débris de nourriture, et une auréole de sauce séchée autour de la bouche. Sa gorge et son front disparaissaient sous les reliefs de cent repas malpropres. Ses lambeaux de vêtements ne cachaient que ses seins et son ventre, laissant voir partout ailleurs sa peau livide et crasseuse. A la vue de sa chevelure en bataille, émaillée de cheveux blancs, on lui aurait donné la cinquantaine.

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  Une prisonnière qu’Art venait nourrir toutes les nuits… L’estomac de Sonia se noua à cette idée. Etait-ce lors d’une de ces expéditions que son fils avait contracté sa bronchite ? Sans doute. Un prix ô combien dérisoire pour entretenir le calvaire cette malheureuse ! L’avait-il emprisonnée lui-même ? Comment s’y était-il pris ?

  Il ne s’était pas attardé assez longtemps dans la cabane pour lui faire ingérer proprement les aliments emportés, mais aucun emballage intact ne subsistait. Il avait donc dû lui déverser la nourriture dans la bouche, retournant les contenants ouverts au dessus de sa figure et laissant couler chips, cassoulet et liquides, de sorte qu’elle n’avait avalé que ce qu’elle pouvait. La cuillère avait servi à racler les conserves jusqu’au fond.

  Ce jeu abject durait peut-être depuis des semaines. Depuis la mort de Raymond, comprit Sonia confusément. Bouleversée, elle se pencha fébrilement sur la victime. « Madame ? Madame, est-ce que vous m’entendez ? 

- Oumpf ! émit aussitôt l’inconnue. Ruggh ! Hmpf ! »

  Elle devait avoir de la nourriture coincée dans le gosier. Glacée d’horreur à l’intérieur, tremblant dans ses vêtements pourtant épais, Sonia, s’efforçant de réfléchir, s’intéressa aux cordes. Elle entreprit de défaire les nœuds, en commençant par ceux qui retenaient les jambes. Ses doigts ne suffisant pas à la tâche, elle brisa une bouteille en verre qui traînait et usa du tesson pour attaquer le chanvre. Il lui fallut un moment pour déchiqueter toutes les entraves, distraite par l’agitation de la victime qui se trémoussait sur son lit de planches, au milieu des ordures malodorantes – ne réussissant, en s’efforçant de parler, qu’à cracher des miettes multicolores.

  Sonia la pria de se calmer, haletant de désespoir, hantée par l’idée que son fils avait orchestré cette affreuse situation. Une fois coupée la dernière corde, la femme, exténuée, demeura inerte. Maîtrisant un haut-le-cœur, Sonia s’agenouilla près d’elle et glissa une main sous sa tête pour la soutenir.

  « Madame ? Vous êtes libre ! Vous pouvez bouger ? »

  Son affolement avait occulté un détail : les yeux voilés de la victime. Elle lui ôta rapidement le bandeau, confrontant le visage cachectique à la lueur de l’ampoule. Les paupières étaient levées sous le tissu. S’animant soudain, la tête pivota vers Sonia et lui jeta un regard effroyable.

  L’instant d’après, la jeune mère était au sol, un mètre plus loin, la joue en sang et la mâchoire endolorie. La prisonnière s’assit en geignant, puis vomit une bouillie d’aliments sur le plancher pourri. Choquée, Sonia la regarda faire, refusant de croire que c’était elle, avec ses bras décharnés, qui l’avait frappée en usant d’une telle force.

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  Brièvement, elles s’observèrent. Sur le visage de la prisonnière, tordu en une grimace inhumaine, des yeux noirs lançaient des éclairs. Un filet de bave coulait de sa bouche entrouverte aux dents brunies. Pétrifiée, Sonia comprit ne pas avoir affaire à une innocente livrée aux tortures d’un enfant dérangé, mais à un fauve encagé qu’elle avait eu grand tort de libérer.

« M… mais qui êtes-vous ? » balbutia-t-elle.

 

  Pour toute réponse, l’autre se jeta sur elle, handicapée par ses muscles atrophiés. Dans un chaos de bras et de jambes, Sonia reflua, évitant la charge, et sans trop comprendre comment, se remit debout. La furie se débattit pour l’imiter, au son de cris discordants et pathétiques, traduisant plus la douleur qu’une véritable rage. De la tristesse, songea Sonia au comble de l’épouvante, et elle s’enfuit.

 

  L’air frais du dehors lui mordit la peau. Elle s’élança sur le terrain plat tandis que la furie bondissait hors de la cabane. Le bruit d’une course précipitée, pieds nus dans la terre ; des halètements sauvages, rauques et sifflants à la fois : la menace se rapprochait si vite qu’elle ne put que courir tout droit, en creusant le dos. Des efforts hélas vains.

 

  Au terme d’un saut formidable, l’ex-prisonnière la rattrapa près du tas de bûches, l’empoigna par les épaules et la propulsa contre la colline de rondins. Les bûches s’éparpillèrent tandis que Sonia se protégeait fébrilement le visage avec les bras. Elles lui meurtrirent le dos, les cuisses et les épaules, au milieu d’une cacophonie de chocs et de dégringolades, et elle disparut en elles.

 

  Rapidement, tel un serpent cherchant pitance, quelque chose plongea parmi les bûches et se referma sur son cou. Asphyxiée, elle fut tractée jusqu’à l’air libre par la furie, qui d’une seule main la ramenait à elle. Sa poigne osseuse lui broyait la trachée, et l’expression concentrée de son visage lunaire renvoyait à la plus pure essence de l’enfer.

 

  Alors les réflexes de survie parlèrent. Saisissant une bûche, Sonia frappa la femme sur le côté du crâne, avec une force décuplée par la panique. La tête blanche versa, sans que la poigne se desserrât. Sonia cogna une seconde fois, plus fort, cherchant une autre bûche de sa main libre.

  Le troisième coup, une massue sur chaque tempe, fit enfin effet. La serre meurtrière se relâcha partiellement ; Sonia put enfin aspirer de l’air et ce feu dans ses poumons l’emplit d’une énergie désespérée. Elle frappa alors à coups redoublés, plus seulement sur la tête mais aussi sur les côtes et le cou. La furie la libéra enfin et toutes deux perdirent l’équilibre, s’écroulant au sol.

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  Le silence retomba, la nuit exigeant sa tranquillité. Sonia resta un instant allongée, sonnée, hors d’haleine.

  Les gémissements de son bourreau, qui glissaient vers de sourds grondements, l’arrachèrent à sa torpeur. La femme se redressait, les coulées de sang qui barraient son visage renforçant le démon dans son regard.

  Alors, dans un mouvement convulsif et quasi inconscient, Sonia se leva, la main crispée sur une bûche. Elle cueillit la cinglée d’un coup en plein front, l’envoyant au sol, et, portée par l’envolée macabre de son instinct de survie, continua à frapper lourdement, frénétiquement, en poussant des cris d’effort rauques. Quand, à bout de forces, elle lâcha enfin son arme, celle-ci, dégoulinante de sang, s’en alla rouler près d’une mare rouge et graisseuse.

  Agenouillée près du corps enfin inerte, au milieu d’un fatras de bois, de terre et de fluides humains, Sonia inspira profondément. Ses pensées s’animèrent ensuite et, dans une convulsion, elle éclata en sanglots.

 

***

 

  Vingt minutes plus tard, elle arriva dans son jardin à bout de souffle, pliée en deux. Elle avait couru jusqu’à ce que ses poumons la brûlassent, terrifiée à l’idée de son fils déambulant chez elle, rôdant autour d’Alison et de Thomas.

  Recrue de fatigue, elle traversa l’étendue verte en levant les yeux vers les étages de sa maison. Aucune lumière ne filtrait derrière les fenêtres aux rideaux tirés. La porte de la cuisine était restée ouverte, Arthur semblant avoir négligé ses précautions d’usage. Il n’en fallut pas plus à Sonia pour déduire qu’un grand malheur menaçait.

Elle entra, fébrile, jetant un dernier regard vers le ciel, presque sûre d’y voir le corbeau rouge. Mais seules les étoiles lui répondirent.

 

***

 

  Arrivée dans la cuisine et échaudée par le sentiment d’urgence, elle extirpa un couteau à viande d’un tiroir et le tint levé à la hauteur de son visage. Tu planterais ça dans la chair de ton fils ? lui souffla une voix intérieure. Elle l’ignora, guidée par une certitude absolue : l’être qu’elle avait suivi cette nuit n’était pas son fils. Si elle ne l’arrêtait pas, il s’en prendrait à Alison.

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  Elle s’engageait dans le salon obscur quand un bruit de pas, au premier, la figea. Trop pesant pour Art, nota-t-elle. Discrètement, elle rejoignit le hall d’entrée, d’où débutait l’escalier vers l’étage. Cachée dans un angle mort, elle observa… et vit une haute silhouette déboucher sur le palier, au faîte des marches.

   « Thomas ! »

  Seulement vêtu de son pantalon de dormeur, son mari se tenait droit, les bras le long du corps. Au son de la voix de Sonia, il pivota vers elle – et elle comprit aussitôt avoir eu tort de le héler. Elle ne distinguait pas sa figure dans la pénombre, mais son instinct flaira la menace.

  Dans un bruit assourdissant, la décoration ornant l’extrémité de la rampe, fleur de bois épanouie à quelques centimètres de la tête de Sonia, explosa. Avec un cri, la jeune femme bondit en arrière tandis que Thomas descendait pas à pas l’escalier, son fusil de chasse fumant entre les mains. Ce faisant, il s’aventura dans la clarté d’un rayon de lune et elle aperçut distinctement son visage, une seconde avant de refluer vers le salon, affolée. Ce faciès n’avait plus qu’une vague ressemblance avec celui de son mari. Des gerçures par dizaines en constellaient les joues et le front, entailles saignantes d’une peau crevassée de toutes parts. Mais l’élément le plus marquant restait le regard, complètement vide, déserté de toute émotion. Un faciès de pierre tombale.

  Barbotant en plein délire cauchemardesque, Sonia atteignit la pénombre du salon, oublia la table basse près du canapé, se prit les pieds dedans et s’étala sur la moquette, à côté d’un corps allongé. Elle identifia aussitôt son propre fils, inanimé, les yeux grand ouverts sur un gouffre innommable. La respiration profonde, il était aussi inerte qu’un pantin sans ficelles. Catatonique. Une boule dans la gorge, elle contint un gémissement de désespoir.

  Le craquement du plancher la ramena à la réalité. Affreux monolithe humain au vécu effacé, son mari entrait dans le salon, visant déjà sa position approximative. Elle bondit derrière un fauteuil au moment où il tirait, et la chevrotine la manqua de peu. Elle se rappela alors qu’un fusil de chasse ne contenait que deux cartouches. Thomas ayant tiré deux fois, il devait recharger. C’était sa chance.

  Elle avait perdu le couteau dans sa chute. Avisant la lampe de chevet posée sur un guéridon tout proche, à côté du canapé, elle l’empoigna à deux mains et se dressa hors de sa cachette. Resté en place, son mari avait ouvert le fusil et plongé une main dans sa poche. Il en sortait deux autres cartouches quand Sonia lui lança la lampe avec un rugissement.

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Corbeau pp26-30

  L’objet atteignit Thomas en pleine tête, la faïence du socle se brisant contre son front. Etourdi, il vacilla puis tomba sur le séant, laissant échapper les munitions qui roulèrent sur la moquette. Sonia lui fonça dessus et empoigna le fusil, qu’elle s’efforça vainement de lui arracher des mains. Au cours de la lutte, elle aperçut, horrifiée, un éclat rouge luire au fond des yeux de son mari, étoile infernale sur son visage supplicié. Cette vision la priva de ses moyens. Il parvint alors à dégager le fusil et lui envoya un coup de crosse dans les gencives, la rejetant en arrière.

  Tombée sur le dos, elle sentit malgré la douleur un objet dur forcer contre ses vertèbres. Le couteau ! Elle remua précipitamment, assourdie par la panique, le sang coulant de son nez cassé et de ses lèvres fendues. Elle empoigna la lame, se releva comme elle put et se jeta à nouveau sur Thomas, toujours assis. L’espace d’une seconde arrachée au temps, elle le vit refermer le fusil, qu’il venait de recharger. En plein élan, elle ne put que tenter une esquive pendant qu’il dirigeait l’arme vers elle et tirait.

  Son déhanchement lui évita la mort immédiate, mais pas la grave blessure. Le flanc déchiqueté, elle tomba sur son mari, la lame au clair. Le couteau pénétra dans la gorge gercée comme dans du beurre, et le chaos devint silence.

  Convulsivement, Sonia s’écarta d’un Thomas qui gargouillait encore. L’émulsion d’adrénaline ployait sous l’assaut de la douleur. Son sang gorgeait la moquette, ses jambes se raidissaient. Néanmoins son instinct la poussait au combat.

  « Alison », murmura-t-elle. Renonçant à se lever, elle entreprit de ramper jusqu’au téléphone, près de la fenêtre. Il n’y avait que trois mètres. Elle pouvait y arriver.

  Tandis qu’elle se livrait à cette pénible reptation, émergea dans son dos une étrange lueur, qui colora le mur vers lequel elle se dirigeait. Par réflexe, elle se retourna… et son effarement atteignit des sommets.

  Au-delà de son sillon sanglant sur la moquette, trace d’un escargot hémorragique orientée vers le cadavre de Thomas, s’épanouissait l’immatérielle corolle d’une forme vivante faite de lumière rouge. Des traits brillants jaillissaient du corps de son mari pour s’étirer lentement, souplement, jusqu’à presque deux mètres de hauteur, dessinant des fuseaux entremêlés. Leur fusion engendrait peu à peu quelque improbable silhouette, entité grotesque vaguement avienne, qui rapidement s’évada vers le centre du salon.

26

  Ce que Sonia vit alors fut l’image la plus marquante qu’elle emporterait, phare démoniaque dans la nuit de sa souffrance. Soulevé par la lumière fantomatique, le corps d’Arthur fut remis debout, lévitant à quelques centimètres du sol, bras écartés et tête renversée en arrière. L’apparition rouge, aveuglante, l’emmaillotait tout entier, et soudain elle se parcella en une multitude de traits qui pénétrèrent simultanément dans son corps. Lequel se raidit alors et retomba sur ses pieds, tête baissée, menton contre la poitrine, au milieu de l’obscurité revenue.

  Engourdie, agonisante, Sonia rassembla instinctivement ses ultimes forces, pour regarder une dernière fois le visage de son fils. Quand enfin il redressa la tête, elle écarquilla les yeux, muette d’horreur, et mourut.

 

***

 

  Le Nuisible gravit l’escalier en conquérant satisfait, prêt à recueillir le fruit de ses intrigues, à s’emparer d’un joyau d’innocence. Toutes ses manipulations, tous ses efforts allaient enfin payer.

  Depuis l’irrémédiable destruction de son physique originel, voici des siècles, il n’avait eu de cesse de chercher, parmi les humains, le précieux terreau de sa renaissance. L’être qu’il n’endommagerait pas en y entrant, et où il séjournerait à jamais sans redouter la Putrescence.

  Damnée Putrescence ! A cause d’elle, aucun hôte ne durait plus de quelques jours. Cette peste incurable, malédiction implémentée dans les tréfonds des Ténébreux, pourrissait les chairs des hôtes, amollissait leurs os, dégradait leur sang, au point de transformer, à terme, tout possédé en une irrécupérable charogne.

  Au fil de ses errances, le Nuisible avait néanmoins remarqué l’endurance des très jeunes humains. Leur peau bien tendue et leurs muscles gorgés de vitalité supportaient gaillardement la perversion. Leurs aînés, en revanche, déclinaient très rapidement, jusqu’à tomber en morceaux – mais, maniant un plus large panel de leviers de pouvoir, ils demeuraient indispensables. La solution pour les exploiter à long terme consistait à les occuper puis à les libérer, successivement et selon les nécessités, jusqu’à l’épuisement de leur potentiel.

  Dans sa quête de l’hôte parfait, le Nuisible avait scrupuleusement appliqué cette méthode, sachant qu’un réceptacle ne conservait pas une once de raison une fois rendu à lui-même : l’empreinte obscure était trop forte, la vilenie trop grande, renvoyant systématiquement l’adulte libéré à la sauvagerie primitive d’une bête hors de contrôle. Pour pouvoir l’exploiter à nouveau, il fallait donc l’immobiliser tant qu’il ne servait pas, et l’entretenir. Cette précaution avait permis au Nuisible d’utiliser des humains adultes de longues semaines durant, alternant les phases où il agissait à travers eux et celles où, sans entraves, il sillonnait les airs en croassant.

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  D’ordinaire, il se servait d’enfants pour nourrir ses hôtes. Car les enfants n’avaient nul besoin d’être occupés pour le servir : la séduction suffisait. Déambulant dans leurs lieux de vie, invisible aux yeux de tous, il leur chuchotait ses ordres durant la journée et infestait leurs songes nocturnes. La plupart succombait rapidement et assumait dès lors son rôle, subtilisant et convoyant des provisions destinées aux hôtes.

  Mais un garçon ainsi visé par le Nuisible lui avait résisté, protégeant son âme derrière de hauts murs de vertu. Surprenant qu’un si jeune humain eût construit une telle vénération pour l’un des dieux des hommes ! Echouant à le plier à sa volonté, le Nuisible l’avait par vengeance acculé à la folie. Jouissif de voir ce petit saint dérouler la corde destinée à le pendre ! Jouissif et hilarant !

  Trop occupé par le châtiment de ce réfractaire, le Nuisible avait négligé son pion adulte d’alors. Lequel, poussé par la faim, s’était libéré de sa prison dans les bois et avait longtemps vécu parmi les arbres, avant de s’en aller crever sous une pluie de balles. Sous sa forme ailée, depuis son perchoir, le démon avait assisté à sa fin. A ce moment, il avait déjà ferré un autre adulte, une femelle cette fois, logée dans une cellule plus proche de la ville. Par ailleurs, à sa grande joie, il avait enfin découvert un candidat potentiel au titre d’hôte parfait : une petite fille nommée Alison.

  Pour concrétiser la fusion de leurs êtres, il lui avait fallu préparer cette enfant, la modeler. Lui implanter la graine d’un affect qui la perdrait, se faire aimer d’elle. Seule cette méthode la préserverait de la Putrescence. Bien que de nature impatiente, le Nuisible avait consenti cet effort. Alison, petit ange candide, promesse d’un nouveau corps pour lui… cette fin valait tout sacrifice.

  La clé pour la conquérir ? Son frère. Leur lien était limpide : l’aîné protégeait, la cadette vénérait. En se substituant au garçon, le Nuisible s’attirerait l’amour de la fille. Sans les autres membres de la famille s’instaurerait entre eux une relation exclusive, apte à favoriser leur union.

  L’essentiel était à présent accompli, et le garçon possédé gravissait victorieusement l’escalier pour s’emparer de son dû. Séduire Alison serait un jeu d’enfant maintenant. Il suffirait de jouer le rôle d’Arthur, l’îlot de sécurité dominant l’océan cruel qui avait englouti le père et la mère. Alison se réfugierait dans ses bras en pleurant, convaincue de ne plus avoir que lui. Alors le Nuisible la dévorerait, fondant leurs êtres dans une même entité. C’en serait fini de voler d’enveloppe en enveloppe, traqué par l’infâme Putrescence. Une nouvelle existence commencerait, libre et réjouissante.

 

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  A l’étage, il remonta le couloir, notant distraitement que le corps du garçon commençait à se rouiller : les petites crevasses cinglant ses avant-bras et son visage deviendraient, au bout d’une ou deux semaines, d’affreuses blessures suppurantes. Souriant crânement, il entra dans la chambre d’Alison, très certainement blottie dans un coin, terrifiée par les bruits de mort qui avaient rempli la maison. Il se voyait déjà la consolant et réclamant sa confiance. Il fut donc surpris de la découvrir sagement assise sur le lit, le regard glacé.

« Va-t’en, dit-elle dès qu’il apparut.

- Alison…

- Va-t’en ! »

  Elle sauta du lit et s’avança vers lui, son mignon visage marqué d’une expression décalée, trop adulte. Une expression de supériorité sardonique.

  « Viens avec moi, petite sœur », dit le Nuisible, un peu dérouté, avec la voix d’Arthur.

  Pour toute réponse, la fillette le frappa au sternum du plat de sa petite main, avec une force qui le propulsa hors de la chambre. Son corps alla s’encastrer dans le mur du couloir avec un bruit d’enfer, expulsant un nuage de poussière du trou ainsi creusé.

  Il y resta, hébété, les genoux contre les joues, ne songeant même pas à lutter pour se dégager. La gamine le rejoignit lentement, un mauvais sourire sur les lèvres. Elle parla alors d’une voix grave, rocailleuse, inhumaine : « Dommage pour toi, Corbeau. Tous ces efforts en vain. »

  Et le Nuisible comprit. En dépit de ses intrigues autour d’Alison, il n’avait jamais pris la peine de sonder les profondeurs de son âme. L’eût-il fait, il aurait décelé la présence de cet Autre qui venait de lui damer le pion. Etait-ce donc possible ? Lui avait-on ravi cette âme tant désirée ?

  « Je te comprends, reprit la chose cachée en Alison. Un joyau d’innocence est un don si rare. Mais tes manœuvres ont trop duré. L’enfant est mien désormais.

- Q… qui es-tu ? »

 

  Dans un mouvement de rage, l’Autre extirpa le Nuisible de la prise du mur, d’une seule main, et le serra à la gorge tout en l’approchant lentement de ce visage de petite fille, ce visage angélique couvrant les traits noueux d’un faciès hideux, repoussant, chargé d’une haine infinie. Sa force était démentielle, et bien que lui-même imprégné de ténèbres, le Nuisible sombra dans la panique sous le poids de cette présence insondable.

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  « Tu as perdu ! cracha Alison. Profite de ma mansuétude et disparais avant que je change d’avis ! »

  Là-dessus la poigne de métal se relâcha et le Nuisible tomba au sol, incapable de maîtriser son corps d’emprunt. Les yeux d’Alison rougeoyaient. « Disparais », répéta l’Autre, pleinement capable d’anéantir son inférieur d’un claquement de doigts. Avec des larmes de rage, ce dernier dut bien admettre sa défaite.

  Péniblement, il se leva et revint à l’escalier, qu’il entreprit de descendre. Son contact avec l’Autre avait gravement affecté le corps du garçon, désormais mortellement affaibli. En conséquence, ses jambes défaillirent et il dégringola piteusement les marches, emporté par le poids du dépit.

  En bas, il parvint à se remettre debout une dernière fois et se traîna jusqu’au jardin obscur. Alors, sous la voûte céleste qui ne renvoyait à sa détresse que l’image d’un vide moqueur, sa poitrine se gonfla et il laissa échapper un cri rauque, furieux, ode à ses espoirs défunts et à une rancœur infinie.

  Le silence enveloppa ensuite cette nuit sanglante. Honteux, écœuré, flagellé par ses propres insuffisances, le Nuisible s’arracha du corps du garçon, se réfugia dans sa forme favorite d’errant ailé et partit ruminer son échec dans les airs.

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