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Sérieux ?

Sérieux - pages 1/5

  On devait être cinq, mais je ne me souviens plus des noms ni même des visages. Tout juste sortis d’un grand manoir lugubre lourd d’une ambiance de crypte hantée, on était hilares, très loin des protagonistes du dernier quart d’heure d’un film d’horreur. Je n’avais pas d’armes à ma ceinture, pas de potes morts-vivants dans mon sillage, et aucun trauma propre à me faire chier du sang. Il n’y avait que nous, d’humeur folâtre et taquine, dans une nuit urbaine teintée d’orange, avec un peu trop d’alcool dans le sang. 

   Tout à notre errance, on a débouché sur un chantier plongé dans la pénombre, au fond d’un cratère tapissé de gravier gris-bleu. Vu de l’extérieur, le manoir ressemblait à une bête charpente d’immeuble en construction, plutôt accordée au décor post-apocalyptique accueillant nos pas. La cohérence n’était pas le fort de cette nuit.

   En goguette, mes potes et moi étions prêts à toutes les turpitudes, nous motivant mutuellement dans l’escalade du Mont Connerie. On a trouvé un bébé sur les gravats, emmailloté dans une couverture à carreaux, qui se portait à merveille (le bébé, pas la couverture). Bien que ce fût un garçon, il possédait un sac à main de fille, rose bonbon, avec une tête de princesse Disney cousue sur le panneau avant. Avides de fric, on s’est jetés dessus pour le fouiller mais, hélas, les billets qu’il contenait n’étaient guère plus crédibles que ceux d’un Monopoly de brocante. Désillusionnés, on s’est mis à jouer avec le gosse. Il était tellement bien emballé qu’il semblait pouvoir rebondir sur toutes les surfaces, alors bien sûr on a essayé.

  Quelle éclate ! On se l’est lancé comme une balle, au milieu du chantier, le rattrapant souvent, le manquant parfois, et il rebondissait alors jusqu’à nos mains moites, prêt pour un nouveau lancer. Puisqu’à aucun moment il ne s’est plaint, on s’est persuadés qu’il appréciait.

   J’ai pas eu honte. J’aurais dû, pour sûr. Mais dans mon état, aucun sentiment rabat-joie n’avait droit de cité. La honte est venue le lendemain, c’est-à-dire quelques heures plus tard, conjointement avec la gueule de bois. Seul et tourmenté, loin de l’ambiance d’inconsciente déconnade, j’ai sombré dans le regret et, mû par un irrépressible besoin de rédemption, me suis mis en tête de retrouver l’enfant. Quête assurément longue et fastidieuse, la conclusion de notre jeu ayant déserté ma mémoire. Néanmoins, j’ai immédiatement su où aller : l’orphôpital, ouvert à toute heure, et sinistre comme une cave de maniaque nécrophile.

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  Je revois les couloirs éclairés au néon, désertés de toute âme, ainsi que cette minuscule salle d’examen, à peine un cagibi, devant laquelle poireautaient plusieurs gosses. Une file d’attente sans tickets, ça risquait de durer… Je ne voulais pas la jouer bourrin en devançant les mioches, car j’avais trop à me faire pardonner. D’un autre côté, je ne venais que pour un petit renseignement, alors je me suis imposé dans la pièce, où une infirmière examinait précisément ma petite victime. 
 

   Assis sur une table en inox, le gamin avait bien grandi : il tirait sur ses trois ans maintenant. Ses cheveux roux mi-longs m’indiquaient que de sa courte vie, il n’était jamais passé chez le merlan. Quant à son regard de cocker, braqué sur moi, il aurait pu me fendre le cœur : l’enfant se souvenait très bien de la joute. Si la veille il avait semblé s’amuser, aujourd’hui seule lui restait la souffrance. 

 

   A l’infirmière, une belle plante quadragénaire aux cheveux blonds, j’ai expliqué les raisons de ma venue, assaisonnées d’auto-culpabilisation. Je redoutais son jugement, mais elle ne s’est pas offusquée de mon récit. Séduite par mon mea culpa, elle a proposé de m’aider. Bien qu’échoué à l’orphôpital, le môme n’était pas orphelin. Simplement, on ignorait où se trouvaient ses parents. La BA idéale, que je me suis dit : j’allais les localiser. Ainsi, je me laverais de cette honte qui me collait à la peau comme l’immonde huile alcoolisée que j’avais exsudée depuis la veille.

   D’après la dame, les parents traînaient forcément au country-club, assez loin de la maison de soins. J’ai décidé de m’y rendre sur le champ, le tout sans avoir pété un mot au gamin. Inutile d’encaisser sa colère ou de lui adresser de vaines promesses avant d’avoir localisé ses géniteurs. Par ailleurs, ma bonne humeur était revenue depuis ma prise de décision, et je ne voulais pas la friper. 


  Ainsi, j’ai quitté l’orphôpital. Quel bonheur, après l’ambiance étouffante de l’urbs nocturne, d’évoluer dans ce décor de campagne anglaise, ces grands espaces verts vallonnés, sous un bel azur ensoleillé ! Fendant l’air délicatement parfumé des senteurs de la nature, j’ai arpenté un large chemin de terre battue qui serpentait vers un horizon de landes et de collines, luttant en permanence contre l’envie de courir pieds nus dans l’herbe environnante.

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  Enivré par ce paysage bucolique, je marchais d’un pas sûr. L’itinéraire n’avait rien de compliqué : il suffisait d’avancer tout droit, puis de tourner à gauche une fois dépassée la première propriété, que j’ai atteinte au terme d’un long trajet. 

  A cet endroit, mon chemin s’élargissait pour former un aplat grossièrement carré délimité d’un côté par une colline et de l’autre par un portique. Entre ces pôles, un gugusse au volant d’une berline noire s’épuisait à exécuter des manœuvres dans je ne sais quel but : voulait-il passer le portique ou attaquer la colline ? Toujours est-il qu’il manœuvrait sec, à coups de demi-tours, de braquages et de contre-braquages, au point de finalement n’avancer nulle part, et que ce faisant il gênait copieusement ma progression. A un moment, j’ai songé à enfiler mon gilet jaune pour l’aider à s’extirper de cette situation dont le côté épineux m’échappait, mais une seule BA me suffisait. 

 

  Alors, laissant l’indécis derrière moi, j’ai entamé l’ascension de la colline. A son sommet trônait le country-club, et sa pente cruellement raide a fait grincer mes mollets. Grande était la tentation de m’allonger dans l’herbe du bas-côté, où j’aurais pu me reposer au son du gazouillis des oiseaux, emporté par le magnifique ciel bleu… mais non, il me fallait continuer, accumuler effort après effort pour réparer le tort fait au gamin. Et mes potes de goguette, dont pas un n’aurait accompli une démarche comparable ? Je les ai laissés à leur égoïsme. A chacun sa croix. 

 

  Le country-club me dominait, semblable à l’hôtel Overlook de Shining, le côté ténébreux en moins. Une vaste toiture pointue, une façade en briques, un foisonnement de fenêtres et un jardin coupé au carré, embelli de rosiers et d’arbres fruitiers. Quelle splendeur, que je me suis dit, ressentant du même coup une pesante appréhension à l’idée d’y pénétrer. Clairement, je n’y avais pas ma place. Cependant, je traînais en moi l’image indéboulonnable de ce gosse que j’avais brutalisé avec mes potes. La gratuité de l’acte accroissait sa vilénie, et je refusais de léguer cela à la postérité. Aussi ai-je bravé ma peur, entrant dans ce palais des plaisirs typiquement bourgeois, où ça devait partouzer sévère derrière les tentures en satin et les portes des petits salons. 

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  L’intérieur se présentait moins comme un hôtel de luxe que comme une espèce de galerie marchande couplée à un casino. Il y avait probablement des chambres dans les étages, que j’ai supposé, mais le rez-de-chaussée n’avait rien d’un de ces halls de réception classieux pleins de grooms à l’affût de vos valises ou de réceptionnistes en redingote. Il débordait de commerces, dont la disposition n’évoquait pourtant guère celle d’un shopping center. Point d’allée centrale délimitée par deux haies de façades, aucune cloison pour dissocier les boutiques, pas d’étalages, pas de vitrines : juste un seul et même espace que ces points de vente saturaient, mixant leurs ambiances dans une cacophonie vomitive. Bien que le plafond s’élevât à une bonne vingtaine de mètres, je ne voyais que des négoces de plain-pied. A côté s’imposait le casino, la séparation entre les deux univers se résumant à l’inadéquation entre un carrelage coquille d’œuf et une moquette partagée entre le pourpre et le vert égout, mélange ô combien digne de ma gueule de bois. 

   J’avais les boutiques sur ma gauche et le casino sur ma droite, le centre consistant en une sorte de coin détente où l’on trouvait fauteuils, pubs de produits de luxe et un vaste bar en acajou derrière lequel officiait une mignonne barmaid en uniforme, la queue de cheval lui plongeant jusqu’au creux des reins. Plus loin se dressait la porte chromée de l’unique ascenseur desservant ce hall multifonctions, et j’ai pressé le pas vers elle pour échapper au clinquant qui me blessait les yeux et au bruyant qui me perforait les tympans. 

 

  Seul dans la cabine, coupé de cet univers, je me suis félicité de mon courage. Affronter tout ça pour ramener le sourire sur le visage d’un enfant… J’étais fier de moi, et pas qu’un peu. 

 

  Le dernier étage, très loin de l’horripilant hall, puait la classe. Une immense plate-forme, enchâssée à la façade arrière du bâtiment, en agrandissait généreusement la surface. La Terrasse Suprême des Bourgeois ? Sans doute, que je me suis dit, aussi ai-je été étonné de ne pas avoir subi de contrôle au fricomètre en venant, dans cet endroit certainement réservé à l’opulente élite du club. 

 

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  La terrasse, très travaillée, se dotait d’un demi-étage, de petits escaliers en bois massif, de rampes en métal ciselé et de rambardes en plexi transparent, avec à l’arrière un magnifique panorama de verdure. J’aurais aimé prendre du bon temps là, entre le ciel et la forêt, mais je n’étais pas venu pour ça, aussi ai-je longé la plate-forme via un couloir fenêtré qui la bordait d’une extrémité à l’autre.

  Après avoir croisé deux pelés et trois tondus en polo blanc et en pantalon d’équitation, j’ai trouvé un présentoir en tourniquet, du genre à ceux exposant les cartes postales dans les boutiques de souvenirs. Il croulait sous un amas de prospectus à la con, vantant non pas les divers services du country-club mais tout un tas de trucs sans rapport, des appareils photo numériques à la tondeuse à gazon automatisée, en passant par la déco de cuisine bas de gamme et une série de nuanciers à peinture. Un compartiment se dédiait à ce que j’étais venu chercher : des faire-part de naissance. 


   Le premier que j’ai pioché était le bon, un sacré coup de bol. J’ai immédiatement reconnu, sur la photo, le garçon de l’orphôpital : les mêmes cheveux roux, le même air tristounet, sa carte de visite apparemment, sauf que là il posait entre ses parents, dont les noms étaient mentionnés plus loin. Trop de la balle, que je me suis dit, caressant de mes doigts fébriles le papier glacé un peu cheap sur lequel ils avaient imprimé tout ça. Mon enquête s’achevait, sans avoir réclamé trop d’efforts de ma part. Tant mieux ! 

  Je suis resté là, ravi de ma chance, jusqu’à ce qu’un bourgeois en Ralph Lauren toussote derrière moi, illustrant mon haut niveau d’indésirabilité. Il avait une soixantaine de balais et l’air pincé d’un golfeur irascible prêt à vous planter son club dans la tronche en cas d’intrusion sur son green. C’est un euphémisme de dire qu’il était loin d’apprécier ma présence. 


  On n’a pas parlé. J’étais trop satisfait pour me laisser assombrir par un pète-sec de ce genre, et lui trop emmitouflé dans son mépris pour daigner m’adresser la parole. Alors j’ai rejoint l’ascenseur, surpris par la brusque animation du couloir : il débordait de gens, sortis de leurs chambres peut-être, qui se pressaient là en vue de squatter la terrasse. Ecœuré par leurs tenues d’apparat et leurs parfums Chanel, j’ai investi la cabine, occupée, ô surprise, par l’infirmière de l’orphôpital. 

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  Je n’avais aucune idée de ce qu’elle fichait là, mais je m’en cognais : j’ai pu lui transmettre directement l’info, tandis que l’ascenseur descendait tranquillement. Enchantée, elle m’a remercié pour mes efforts. Se rappelait-elle mon implication dans les malheurs du gosse ? Je l’ignorais, mais j’ai évité le sujet, tant j’en étais loin tout à coup… car elle m’excitait grave avec son uniforme blanc, ses cheveux blonds lisses, son maquillage discret et ses quarante ans bien sonnés.

  La cabine, devenue bien plus étroite, nous collait presque l’un à l’autre, et cette enivrante proximité clôturait joliment ma BA, effaçant pour de bon le souvenir éthylico-coupable de la nuit dernière. Très vite, l’infirmière s’est mise à me chauffer en se frottant lascivement contre moi, plantant son regard de braise dans mes mirettes éberluées. Elle en voulait, et moi aussi. Total, on s’est mis à baiser comme des ours dans l’ascenseur. 

 

  Elle m’a griffé le dos pendant que je retroussais sa jupe ; ses fesses étaient fermes contre mes paumes brûlantes. Je l’ai prise debout, la plaquant contre la cloison, et j’ignore comment, en pleine action, nous avons réussi à virer le reste de nos fringues, au point de finir à poil, lovés l’un contre l’autre, à suer et à grogner. L’ascenseur persistait dans sa descente, indifférent aux intenses tressautements de notre activité. 

 

  Au bout d’un moment, elle s’est agenouillée et m’a pris dans sa bouche. Pour répliquer dignement, j’ai saisi sa tête entre mes mains et me suis mis à la bourrer comme un vagin à piles, sans qu’elle se plaigne. Son désir m’ôtait toute appréhension. A force, ça glissait moins bien car la salive manquait, mais elle insistait. Elle changeait de visage, troquant sa blondeur nordique contre des boucles noires et un teint mat de latino, mais ça ne m’a pas empêché de jouir, éclaboussant gaillardement la cloison – car oui, je m’étais retiré à l’ultime moment, mû par un mouvement de décence rien moins que saugrenu. 

 

  Je suis resté là, debout et pantelant, nu et plein de sueur, à la contempler. Puis je me suis rappelé qu’on se trouvait dans un ascenseur dont les portes n’allaient probablement pas tarder à s’ouvrir sur un hall bondé. L’une d’elles s’ornait d’ailleurs d’une large vitre carrée nouvellement apparue, dont la transparence m’a infligé deux constatations : (1) nous avions atteint les sous-sols de l’hôtel, une buanderie fourmillant d’activité, et (2) une femme en tablier blanc avait les yeux braqués sur nous, enfin sur moi, car ma partenaire se trouvait toujours à genoux.

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  La buandière n’a rien dit, son expression parlant pour elle. Je lui apparaissais de profil et ma nudité, mon dos et mon visage ruisselants ont dû l’électrochoquer en puissance. 

 

  Passer du plaisir d’une baise animale à la honte d’être pris en flague : un ascenseur émotionnel dans un ascenseur, sacrée mise en abîme. Pour ne rien arranger, la nettoyeuse, au lieu de crier au scandale, venait de rameuter un collègue masculin pour accroître le niveau de rinçage d’œil. Consternés, ils nous mataient en silence. Il fallait qu’on dégage.

  Heureusement, la paroi de fond de la cabine était amovible. On l’a escamotée pour se glisser dans les coulisses, l’infirmière d’abord et moi ensuite, entrant ainsi dans un conduit de ventilation où nous avons progressé à quatre pattes. On pouvait y voir sans être vus, par de petits grillages offrant des extraits de l’activité environnante. Notre dissimulation rassurait ma compagne, mais moi je ne pensais qu’à une chose : les employés indiscrets, forcément informés du tracé de ce boyau de tôle, pourraient prévoir notre itinéraire de fuite, et donc nous piéger. On ne devait pas traîner. 


  Je ne me rappelle pas avoir rassemblé mes fringues éparses en quittant la cabine ; d’ailleurs, je crois que j’étais nu dans les tuyaux, car la fraîcheur du métal sur mes fesses m’a marqué. Cela n’empêche qu’à la sortie, j’étais habillé – et seul. Le parcours dans les coulisses m’avait fait passer du sous-sol aux étages, et c’est à l’intérieur d’une étrange cabine d’ascenseur que j’ai achevé mon voyage. Elle évoluait le long d’un rail sinueux fixé au plafond du hall principal, suspendue au bout de quatre câbles, oscillant comme un pantin au bout de ses ficelles.

  J’ai longuement survolé le hall à une belle hauteur (vingt mètres, je vous le rappelle), analysant chacun de ses détails, tous ces coins « divertissement » qui le faisaient grave ressembler à une kermesse de quartier. Ça clignotait fluo en tous sens et ça grouillait de pékins sur la moquette multicolore. J’ai découvert nombre d’éléments inaperçus jusqu’alors, comme un bassin décoratif où s’écoulait une petite cascade, ou un jeu de la pêche aux canards destiné aux gosses. Le rail prenait bien soin de cercler dans tout l’espace, contournant des colonnes plaquées de marbre et le feuillage de palmiers en pot aux dimensions cyclopéennes. 

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  Une balade agréable, mais liberticide. Certain qu’une bande de presse-boutons m’attendait à la fin du parcours pour m’écraser les parties à coups de marteau, je voulais sortir de là et adopter vite fait l’attitude innocente de l’agneau fraîchement né. La présence du casino faisait ressortir ma terreur de la maffia, et le cortège de clichés allant avec. J’étais persuadé d’avoir importuné un gros ponte en besognant dans ses locaux l’infirmière de l’orphôpital. Comme si c’était sa femme, vous voyez. Rester ici m’attirerait les pires malheurs : cette idée ne me lâchait pas. 

  L’ascenseur s’est finalement arrêté et j’en suis sorti. Aucun malabar en costume cintré ne m’attendait, mais le sentiment d’urgence m’étreignait toujours. J’étais d’autant plus en alerte que si l’infirmière en chaleur avait disparu, mon meilleur pote se trouvait maintenant à mes côtés, conscient de mon empressement à vider les lieux mais très désireux de s’y attarder pour fumer une clope au bar. Etrangement, je ne me sentais pas capable de le convaincre d’y renoncer, pas plus que je ne me voyais quitter la place sans lui, et ce malgré ma conviction de finir la gueule encastrée dans un urinoir en cas de relâchement. Nous nous sommes donc assis au bar, lui exagérément détendu et moi sur des charbons ardents. 

 

   Je trouvais la barmaid sexy mais n’aimais pas sa façon de me fixer, avec une bonne vieille suspicion de chez Suspicion & Co. Pendant que je vidais mon verre avec un empressement désespéré, je l’ai vue décrocher un téléphone et se livrer à une petite conversation. Elle a évité de me regarder durant la manœuvre, afin d’endormir ma méfiance, mais sans réussir à me leurrer. Et mon connard de meilleur pote, durant toute cette lutte silencieuse, fumait tranquillement sa cancérette tout en sirotant sa bière, dans l’ambiance bruyante et colorée de ce hall où mon malaise allait croissant. 


  Peu après, la barmaid nous a signalé que le patron nous attendait dans son bureau, au dernier étage. Sans poser de questions, mon pote s’est levé pour se diriger vers l’ascenseur, dont la porte coulissante avait viré au doré, et triplé de taille. Terrifié par cette énorme chose, je me languissais de tourner les talons. Pour convaincre mon pote de renoncer à monter, j’ai tout tenté, maudissant ma foutue conscience amitieuse et ses fâcheuses conséquences. Je lui ai fait entrevoir les risques, expliquant qu’à mon sens, ce patron ne pouvait être qu’un caïd défoncé à la coke qui allait nous claquer le beignet, à nous les jeunots qui avions eu l’audace de perturber ses activités. Pourquoi on était là, à se prendre la tête pour des conneries, alors qu’on aurait pu se soûler dans un autre bar, sans la moindre pression ? La teneur exacte de mon discours m’échappe, mais finalement mon pote a accepté de partir. Un exploit de ma part, face à une telle tête de bourrique.

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   Ouf, on allait sortir. Evidemment, on a dû passer devant le bar, et en nous voyant la fille a lâché sa vaisselle pour nous interpeller, façon « Hé, qu’est-ce que vous foutez ? C’est pas par là ! » Son angoisse suintait littéralement de ses pores. Le boss avait dû la menacer des pires représailles si elle échouait à m’envoyer dans son bureau.

   Alors elle a quitté son poste, enterrant son stress sous une sympathie factice, nous emboîtant le pas en insistant : sérieux, on devait monter, le patron tenait à nous voir, et bla, et bla… J’avais surtout l’impression qu’elle s’adressait à moi, mon pote n’existant plus pour elle. D’ailleurs, il n’existait plus tout court, brusquement estompé. Je me suis rué vers la sortie, talonné par cette emmerdeuse de compète qui avait tout d’un démarcheur, à me flatter maladroitement pour m’attirer sur son terrain. J’ai franchi les portes du country-club avec elle dans les pattes.

  Dehors, foin de campagne : le gris régnait, et un interminable trottoir de pavés cubiques s’étirait le long d’une rivière en asphalte sur fond de décor urbain déprimant à souhait. J’ai marché vite, de plus en plus vite, la barmaid pendue à mes basques m’inondant d’un flot de paroles que je n’écoutais plus. Elle a été rejointe par une copine, sortie de nulle part et aussi jolie qu’elle. A deux, elles m’ont littéralement pété le crâne, à babiller sans relâche, me priant de revenir en arrière, me tannant, soulignant le fait que chaque pas m’éloignant de leur boss serait un effort supplémentaire à consentir lors de l’inévitable retour. Tout ça commençait à sérieusement me casser les couilles. Le contrôle m’échappait complètement. 

 

  Après de longues minutes de cette torture, les deux greluches ont disparu, mais leurs voix lancinantes persistaient à flotter dans l’air humide de cette ville grise où je m’enfonçais obstinément. Puis deux potes à moi sont arrivés, deux rastas avec des locks traînant jusque par terre. J’ai sottement cru à un moment de répit, mais ils se sont mis à me bassiner avec un discours identique, arguant que je devais retourner au country-club affronter mes démons. J’ai continué tout droit, singeant la surdité.

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  Tout à coup, un bruit vibrant m’a annoncé la libération. Le sol a tremblé sous mes pieds, quelque chose d’énorme a ronflé dans mon dos avant de me dépasser, et mon cœur a bondi de joie : le tram ! Un de ces bons vieux serpents citadins, qui allait enfin m’arracher à l’emprise de tous ces boulets ! 


  L’arrêt trônait à une trentaine de mètres et le véhicule y a stoppé. J’ai couru vers lui, coursé par mes potes possédés, qui me serinaient leur litanie de leurs voix conciliantes, sans tenir compte de mon non-verbal pourtant assez criant d’hostilité. Mais avant que j’atteigne le petit quai, les portes-accordéon se sont fermées et le phallique engin s’est ébranlé, m’échappant perfidement. Je courais toujours. Et c’est là que je me suis réveillé. 

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