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Communion

   Parce que l’éternité n’excluait nullement les failles, il avait dû se résoudre à deux choix cruciaux : un langage et un nom.

   Longtemps il avait répugné à l’exigence du premier, contrainte certes nécessaire mais indéniablement liberticide. Aucun idiome, même le plus étoffé, n’aurait pu concrétiser l’indescriptible richesse de ses pensées. Or c’est bien à cela que s’attelaient les inférieurs : réduire l’ampleur de leurs inspirations, les verbaliser en vue de les transmettre à leurs semblables. Raisonner comme eux impliquait de les imiter. L’appauvrissement de la pensée, l’emprisonnement dans un canevas de mots : que ne fallait-il sacrifier pour enfin prétendre à la distraction !

   Le nom incarnait l’étape suivante vers cette réduction. Toute forme d’existence, sous ces nuées blanches qu’il contemplait d’en haut, se définissait par au moins un dénominatif, celui marquant sa place au sein d’un biotope. Ensuite, éventuellement, intervenait un second terme, celui-là vecteur d’identité. Aussi s’était-il choisi le nom d’Yx, d’une simplicité contraire à sa nature.

 

***

 

   Yx n’avait ni corps, ni forme, ni limites. Des plus étroites gorges aux cieux tout entiers, rien ne l’entravait. Majestueux tissu de pensées, volonté désincarnée flottant à sa guise, il tutoyait l’univers et caressait de ses yeux absents des contrées trop abstraites pour le mental humain. Ainsi la supériorité de sa condition brillait-elle, aveuglante comme la foudre.

   Cependant, ayant lui-même été créé, il ne pouvait se confondre avec la cause initiale. À un moment fort éloigné de l’instant présent, il était né, admirant d’emblée l’infinité nébuleuse et formidable que constituait son berceau. Depuis, il la considérait comme sienne : le territoire de tous les possibles. Oui, il avait été créé. Il était un enfant de l’univers.

   Ce fait ne l’avait perturbé qu’après l’épuisement de sa curiosité à son endroit – quand, au terme de l’exploration de son potentiel, il avait été infecté par ce poison des éternels : la lassitude.

***

 

   Au début, exploration et divertissement allaient de pair. Que de plénitude dans l’immensité glacée et silencieuse de l’espace, où de gigantesques sphères solides ou gazeuses naissaient, vivaient et mouraient à l’intérieur de segments temporels dépassant le milliard d’années… Yx avait mis longtemps à s’accoutumer à cette course effrénée, interminable, vers un horizon sans frontières. Les merveilles de l’univers l’enchantaient et il bondissait de l’une à l’autre, nonobstant la distance, se déployant tout entier dans ce milieu à sa hauteur – le seul où son être puissant et complexe s’étirait à sa guise.

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   Au fil du temps cependant, il s’était fatigué de cette toile froide et sans vie véritable, peuplée de matière non pensante. Certes, la magnificence explosait dans l’entropie, mais aucune conscience autre que la sienne semblait n’y avoir émergé. Il s’était alors arrêté sur la Terre, monde prometteur fourmillant de vie, dont les projections évolutionnistes avaient relancé son enthousiasme.

   Lors du survol de mers enflammées, il avait vu des titans écailleux mourir dans la brisure de croûtes anciennes. De colossales tempêtes de poussière étaient venues magnifier l’élévation de montagnes cyclopéennes, et chaque millénaire avait engendré de nouvelles sources de curiosité. Yx s’était élancé dans un ciel coloré de tons fantastiques, avant de sonder les profondeurs du sol où grouillaient d’immortelles colonies. La chaleur du soleil, le murmure de l’eau, le souffle des vents lui avaient chuchoté mille secrets. De la moindre amibe à la plus vaste forêt, toute vie de chair ou de sève avait trouvé écho dans son immense esprit.

   Sauf qu’il n’avait pas créé ces êtres qui étaient, comme lui, le produit d’une autre volonté. Pourtant, il les dominait, et pouvait allègrement les détailler au plus près sans trahir sa présence. Son statut aurait pu se fondre dans celui du Créateur, mais il n’était définitivement pas la cause initiale.

   Alors qu’était-il ?

 

***

 

    L’ignorance l’avait poussé à maudire son pouvoir, dont l’ampleur l’isolait du sens. Sous lui s’agglutinait une kyrielle de formes de vie, chacune bataillant sans relâche pour mériter sa place au sein de l’écosystème. Toute créature, à son petit niveau, servait ou croyait servir à quelque chose.

   Tandis qu’Yx, qui avait caressé la queue des comètes et effleuré Proxima du Centaure ; Yx, qui s’était promené aux abords des pulsars et des trous noirs – Yx n’appartenait à aucun monde. Nul ne lui renvoyait son reflet. Il était un être volatile, dépourvu de consistance, de matière ou d’égal. Autrefois source d’un plaisir narcissique, la comparaison avec les inférieurs le cloîtrait aujourd’hui dans une prison d’incompréhension. Il s’ennuyait et se sentait profondément malheureux.

    Jusqu’au récent jour où il avait décidé, en s’imposant des limites, de penser comme tous ces êtres libres de questionnement. Débarrassé de la grandeur de son esprit, peut-être parviendrait-il à se cerner à travers leurs yeux…

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   Aussi, une fois l’étape du nom franchie, plongea-t-il vers la Terre avec un objectif très clair : s’incarner.

 

***

 

   Le premier regard, voici des années, a gravé ce pont. Large trait de métal et de béton tracé au dessus du canal, à plus de vingt mètres de hauteur… Avais-je déjà pensé, alors, à en faire mon dernier chemin ? Une part de moi, probablement. Aujourd’hui prégnante.

   Stéphanie ne saura rien des circonstances de ma décision. J’aurais dû lui en parler, peut-être… Mais à quoi bon ? Elle n’a jamais été fichue de me comprendre. À moins que ce soit moi qui me suis obstinément refusé à la laisser entrer. Notre attachement mutuel ne sauvera rien.

   Il y a plusieurs niveaux dans l’amour, et le maximal nous échappe. Nous ne sommes pas configurés de la sorte, c’est tout. Me consumer en elle, me noyer dans sa chaleur, m’oublier dans ses bras… c’est le genre d’amour dont je rêve. Un tel lien me sauverait, et elle n’a pas ça en magasin.

   Je sais que je l’exaspère. Elle a toujours connu sa route, Steph. Droite comme une flèche, et sûre de ses choix. Tout mon contraire. Douter, déprimer ? Pas pour elle, ces errances de faible. J’ai cru qu’elle me tirerait vers le haut, et sans doute l’a-t-elle fait, pendant un temps. Mais l’écart entre nous se creuse et rien n’est assez solide pour le combler.

   Je suis perdu. L’égarement m’habite en permanence. La peur de l’autre, aussi. Enfant, j’étais du genre à raser les murs, à me faire oublier autant que possible, et ça ne s’est jamais arrangé. Les fonceurs tels que Stéphanie me dépassent. Moi, je tâtonne tellement qu’au final je ne fais rien. J’ai paumé des années à hésiter en tout, et je ne me retrouve dans aucun modèle. Je ne ressemble à rien.

   Le monde m’a écrasé. L’autre jour, je disais encore à Joël que j’aimerais être un animal pour bannir toute pensée construite. Les bêtes, chez qui l’instinct prime, sont heureuses. Manger, copuler, dormir : le triptyque idéal. « T’es con, m’a dit mon pote. Les humains aussi fonctionnent à l’instinct, Christophe. Mais en plus, ils ont la conscience, qui régule tout – et c’est une chose précieuse. C’est le fruit d’un hasard merveilleux. » 

   Hasard merveilleux. Une vision qui se défend. Vu l’aléatoire qui caractérise l’univers, il y avait une chance sur des millions pour que naisse une planète telle que la Terre et, vu l’aléatoire de la valse des atomes, il y avait une chance sur des millions pour que cette planète engendre l’homme, un être doté d’une conscience. Tout cela a-t-il été planifié ? La nature, ou quelque déité suprême, nous a-t-elle adressé un cadeau à la valeur insoupçonnée ?

3

     Joël prône la supériorité de l’humain quand je persiste à nous voir petits, si petits – d’insignifiants insectes sous les cieux infinis. Fruit d’une race supérieure, je ne perdrais pas des jours entiers à me questionner : la connaissance serait mienne. Or ce n’est pas le cas. L’avenir, ce vide effarant, m’engloutit par avance.

   Je suis au bout du rouleau. Depuis plusieurs jours, je ne réponds même plus aux appels de Stéphanie. Seul le néant pourra étouffer les voix tonitruantes de mon esprit. Si pour l’embrasser je dois sauter du pont, soit !

   Bientôt trois heures du matin, l’heure des démons. La rambarde enjambée, je me tiens au bord du vide. Plus qu’un geste à poser, le dernier. Très loin en dessous, les eaux du canal miroitent sous la lumière fadasse des lampadaires. Je pense à Stéphanie, qui doit dormir. S’est-elle demandé où je suis, et pourquoi je me tais ? Qu’importe, elle comprendra bientôt. Puis elle tournera la page.

   Sur l’image de notre dernière étreinte, je saute.

 

***

 

  Depuis toujours, Yx jugeait l’eau d’une noblesse certaine. Berceau de la vie organique, main de purification autant que de destruction, cet élément indomptable constituerait son nouveau corps terrien.

   En pleine plongée vertigineuse vers le monde matériel, il se sentit curieusement attiré par une région particulière. Une région où fleurissaient ces constructions humaines d’ordinaire tant évitées, et où la masse liquide se limitait à un trait verdâtre serpentant entre des agglomérats cubiques.

    Sans trop savoir pourquoi, il infléchit sa course dans cette direction.

 

***

 

    Les eaux froides se sont refermées sur moi. A présent, les membres inertes, je flotte quelque part sous la surface, dans un cocon glacé et silencieux. J’ai encore le triste réflexe de retenir mon souffle, mais rien ne me poussera à battre des jambes pour remonter. Cette volonté-là, au moins, m’a quitté. D’ici peu, mes poumons se rempliront d’eau et tout cessera.

   Mon esprit qui disjoncte m’a infligé une hallucination au cours de la chute : une étoile tombant du ciel et se dirigeant vers le canal. Et maintenant je…

   Hé, qu’est-ce qui se passe ? Ça remue… ça remue ! Des vagues !

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***

 

   Les rares témoins de l’événement ne virent qu’une immense tempête de vapeur se déployant au dessus du canal, majestueux tourbillon digne d’une tornade d’Apocalypse. Alors ils se recroquevillèrent ou s’enfuirent, selon les paramètres de leur instinct de survie.

  Christophe vit autre chose. De violents remous agitèrent son linceul liquide, troublant cette agonie tant rêvée. Le temps pour lui d’ouvrir les yeux, il avait retrouvé le contact de l’air. A la surface ? Non. Il barbotait dans le lit du fleuve, au cœur d’un marais de gadoue infâme. Trempé jusqu’aux os, il réalisa, abasourdi, que le cours d’eau s’était intégralement retiré, comme si tout le liquide avait été aspiré.

   Ce fut alors qu’il l’aperçut, juste devant lui. Une montagne d’eau dressée sur la fange, auréolée de vents déchaînés. Une masse liquide vivante, créature informe qui se tordait et bouillonnait, assez haute pour toucher le ciel. Sans rien y distinguer qui ressemblât à des yeux, il sut pourtant qu’elle le fixait – certitude qui se grava dans ses tréfonds les plus primitifs. Et lorsque leurs regards se croisèrent, un flux passa. Une communion.

   Soudain la chose se brisa. Les flots s’éparpillèrent bien au-delà des rives du canal, éclaboussant rues et bâtiments, s’élevant aussi haut que les toits, avant de finalement retomber au creux de leur carcan de béton. Ballotté dans la déferlante, Christophe se mit à battre des membres avec une fureur nouvelle, luttant jusqu’au moment où, haletant, il creva la surface. Alors, avec l’énergie du désespoir, il nagea, fendant les vagues qui s’apaisaient. Lorsqu’il atteignit la berge, le fleuve avait retrouvé sa quiétude. Agrippé à un sol dur et sale, y posa la joue et gémit de soulagement.

 

***

 

   Yx repartait vers ses chères hauteurs. Au cours de cette incarnation dans l’eau, il avait communié avec l’âme d’un homme, ouvrant la voie à plusieurs vérités insoupçonnées, et – chose ô combien inattendue – s’enrichissant considérablement.

  La conscience des inférieurs lui apparaissait enfin dans toute sa complexité. Il discernait son échelonnement, ses strates. Réduite à l’instinct de survie chez les animaux, elle s’avérait plus étoffée chez les humains. Et Yx de réaliser que ces êtres de chair et de sang présentaient la capacité de partager ses questionnements de volatile.

   Nul besoin d’être seul et immense pour ressentir l’angoisse existentielle. Ni de posséder des pouvoirs divins pour souffrir de l’isolement. Yx s’approchait bien plus de ces êtres qu’il ne l’aurait cru. Il n’était pas coupé d’eux. Il leur ressemblait. En somme, s’éloigner du divin avait du bon.

5

  Son élévation vers les cieux s’accompagnait d’un sentiment de légèreté délicieusement rafraîchissant. Il s’était égaré en tâchant de dévoiler seul le sens de son existence. Ce sens, trop abscons pour une mise en lumière forcée, s’écrivait au fil des actes. Tout comme la conscience, qui peu à peu se révélait et s’apprivoisait.

   Ainsi, après des siècles de stagnation, celui qui croyait tout connaître, tout maîtriser, venait d’apprendre. Et il apprendrait encore beaucoup, saisissant par là des parcelles toujours plus vastes de son identité, ainsi que de son rôle.

  Emoustillé, il planifiait déjà ses prochains contacts avec la race humaine. Un jour prochain, il s’adresserait à l’un de ses représentants, avec ce langage si réducteur qui avait tant à lui apprendre.

 

***

 

  Après de longues minutes passées à haleter dans ses vêtements détrempés, Christophe se traîna hors de l’eau et s’assit sur le béton, au bord du fleuve apaisé. La nuit était d’encre. Il avait froid.

   Impossible pour lui de décrire ce qu’il avait vu, mais la certitude de n’avoir pas rêvé lui épargnait tout égarement à ce sujet. L’événement avait été trop clair, trop précis. C’était… comment dire ? Bouleversant de limpidité. S’imprégner de cette chose s’était apparenté à sonder son propre reflet dans le miroir. Le temps d’un éclair, il avait compris. Tourné vers sa désolation intérieure, il avait compris. Il t’appartient de façonner ta vie, songea-t-il abruptement, presque malgré lui.

  Il se leva. Il se rappelait s’être débattu pour remonter à la surface, animé d’une volonté farouche, chaque cellule de son corps concentrée sur l’acte de survie. La conclusion à tirer brillait d’évidence.

  Il se mit à arpenter le quai de béton, à la recherche d’un moyen de regagner le trottoir. Il avait très envie d’appeler Stéphanie.

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