top of page

Chronique d'une verte chute

vertechute - pp1-5

13 mai 2018

 

    Alice m’a convaincu d’acheter ce carnet, censé me guérir de ma solitude. La logique de la chose m’échappe. Pourquoi ne m’a-t-elle pas fourgué un chat, à la place? Ces adorables boules de fourrure soignent efficacement le mal-être, paraît-il. Décidément, elle ne fera jamais rien comme tout le monde.

     Comment me suis-je laissé prendre à son boniment ? Question trop fréquente, et inutile pour toute personne un tant soit peu informée de notre relation. Alice, c’est LA baratineuse. Aussi lumineuse que je suis sombre, aussi énergique que je suis mou. A se demander si nous partageons bel et bien le même sang. J’ai des doutes, parfois.

   D’après elle, il me faut fixer ma pensée. Pour la clarifier, en éliminer les contradictions. Elle prétend que les plus grands discoureurs, champions invaincus de la dialectique, sont ceux qui ont le plus écrit. Leur réflexion est solide, mûrement pesée, assortie d’arguments ciselés. Sauf que je ne compte pas dominer un débat, j’ai juste envie qu’on me foute la paix. C’est d’ailleurs dans cette optique que j’ai cédé à Alice.

     Elle m’a conseillé de tenir, via ce carnet, un journal intime. D’écrire en développant toute chose, comme si je m’ignorais moi-même. Ridicule. Dois-je préciser qu’Alice est ma sœur aînée, qu’elle agit en mère poule depuis le décès de nos parents, et nourrit dernièrement l’objectif acharné de me rendre le sourire ? Je n’en vois pas l’intérêt, et je viens pourtant de le faire…

18 mai 2018

 

     Les pages m’appellent aujourd’hui, pour une raison bien simple : c’est beaucoup moins humiliant d’écrire que de parler seul à voix haute.

     Je fais partie de ces solitaires qui meublent leurs silences en auto-dialoguant. Au quotidien, je traîne une solitude pesante, liée à mon état de santé déficient. La dernière intervention médicale dont j’ai été l’objet m’a cloué et je ne sors plus qu’épisodiquement. Le silence est mon costume, l’hostilité est mon langage. Mon teint de vampire fait peur.

     Alice pense que je dois m’échapper, me donner une chance de revivre. Facile à dire pour elle et sa bonne santé insolente ! Je ne l’ai jamais vue ne serait-ce que souffrir d’un rhume, moi qui me suis coltiné, au long de mes vingt-cinq années de vie, une chaîne sans fin d’affections digestives plus ou moins graves. Fragile des tripes, amoindri par de fréquentes douleurs articulaires, j’ai récemment culminé en frôlant la mort pour de bon. Un ulcère à l’estomac, perforé, a entraîné une grave péritonite qui aurait pu avoir ma peau. Si j’avais rechigné plus longtemps à aller me fourrer à l’hôpital, je ne serais pas en train d’écrire aujourd’hui.

1

     Mon corps, c’est un poème. Existe-t-il, de par le monde, une machine aussi mal réglée, aussi tordue et cagneuse, aussi défaillante et rouillée ? La santé est mon cauchemar autant qu’elle a été celui de mes proches. Si mes parents sont partis aussi jeunes, c’est en grande partie à cause du stress que mon état leur a infligé, au fil des années. De problèmes d’acidité gastrique en infections intestinales, je les ai achevés.

  Et pourtant j’ai essayé de résister, de dépasser le cliché du souffreteux hypocondriaque. Rien à faire, c’est dans ma nature. Ma nature qui est largement responsable du décès de mes géniteurs. C’est lourd à porter.

     J’imagine qu’Alice redoute de finir comme eux, alors elle se protège. Pourtant, elle ne m’a jamais donné l’impression de se soucier outre mesure de mon sort. Sa vie à elle glisse comme un pet sur de l’huile. Mes périodes d’enfermement entre les murs de chambres aseptisées, elle les a vécues dehors, au soleil, dans l’insouciance. Ma sœur a le don de survoler les aléas de l’existence sans se laisser heurter. Toujours pimpante, inaccessible à la tristesse, allergique à la morosité. Une source d’inspiration, diraient certains. Du genre à redonner le sourire aux désespérés. Moi, elle m’agace profondément. Sa santé de fer m’agace, son sourire m’agace, ses bonnes fortunes m’agacent. J’aimerais jouir d’un quotidien aussi libre et facile que le sien – désir inavouable, bien sûr.

     J’en discute parfois avec Charles. Un bon confident, Charles. Du moins quand il ne barbote pas dans ses coups de déprime alcoolisés, au fil desquels il vomit immanquablement un condensé de ses noires opinions sur les élites et les médias. Charles, faut juste qu’il ne boive pas. Bourré, il devient imbuvable.

     Il prend souvent la défense de ma sœur – principalement, je crois, parce qu’elle lui plaît beaucoup. Il pense que je ferai indirectement sa pub en répétant tout à Alice, ce qui est loin d’être vrai…

     D’après lui, ma frustration doit moins à une quelconque jalousie visant mon aînée qu’aux échecs de la médecine à mon égard. En clair, j’en voudrais à crever aux professionnels de la santé que je fréquente depuis des années – eux, prétendus experts, impuissants à me soulager ou à anticiper mes problèmes.

2

     Il a raison, Charles. Un seul de ces grands spécialistes a-t-il réussi à apaiser mes douleurs, à me rendre la vie plus facile ? Combien de séances depuis toutes ces années ? Combien de traitements ? Combien d’argent dépensé dans d’inefficaces thérapies ? Je me sens à bout.

 

21 mai 2018

 

     Me suis fait un resto avec Charles ce soir. C’était sympa. Le simple fait de sortir, d’évoluer parmi les vivants, se savourait comme une victoire. J’ai bien remarqué l’insistance de mon pote à me fixer, comme s’il ne me reconnaissait pas, mais j’ai feint l’indifférence. Oui,  j’ai perdu beaucoup de poids. Oui, j’ai la peau cireuse. Oui, je glisse peu à peu vers l’état de misanthrope hardcore. Mais qu’y puis-je ? C’est mon corps qui décide, pas moi.

     J’ai commandé une soupe. Charles, lui, a opté pour un plat veggie. Choix ayant mené à une conversation sur le thème de la nourriture. Visiblement convaincu de détenir l’exclusivité de cet argument, il a suggéré qu’une partie de mes soucis de santé pouvait provenir d’obédiences douteuses en matière d’alimentation. J’ai désapprouvé. Sûr que je n’ai pas toujours scrupuleusement veillé à la qualité de mes repas, surtout à l’adolescence, mais depuis la péritonite, je me montre particulièrement vigilant. En dehors de ça, je m’autorise quelques petits plaisirs ponctuels. J’avais presque la haine contre Charles de m’imaginer aussi négligent… mais je l’ai ravalée, comme toujours. Je suis le roi des ravaleurs – et c’est très vulgaire, ce que je viens d’écrire.

     Les médecines alternatives, Charles m’en a abreuvé au cours de notre repas. Non qu’il en soit un fervent défenseur, mais il leur accorde le bénéfice du doute. Là où la voie officielle échoue, les chemins de traverse séduisent. Après tout, on n’a pas encore saisi toute la complexité du corps humain, et beaucoup des écoles professées aujourd’hui passaient pour du charlatanisme autrefois.

     Alors, Charles, tu penses que je vais contribuer à engraisser quelque rebouteux de mes bottes, qui me prescrira du safran pour lutter contre la dépression ? Sans compter tous ces fichus compléments alimentaires prétendument miraculeux pour rééquilibrer ton ki ou ton osmose machin, juste bons à trouer ton budget ! L’eau de mer à boire, vendue au prix du whisky, les comprimés homéopathiques aux vertus curatives miraculeuses, les pierres vibratoires pour chasser le cancer, et autres conneries… Honnêtement, je ne croyais pas mon pote aussi naïf.

3

28 mai 2018

 

     Docteur Leclercq, c’est la dernière fois que je franchis les portes de votre cabinet. Votre condescendance et votre inefficacité devront trouver d’autres exutoires.

     PS : Je vous emmerde.

 

     C’est ça que j’aurais dû lui dire…

 

2 juin 2018

 

     J’ai pris goût à écrire, même dans les pires moments. Alice avait peut-être vu juste… Je trouve de l’intérêt à coucher des mots sur le papier, endossant le statut d’auteur de la vie d’un autre, contraint de poser chaque détail pour doter l’ensemble d’une cohérence digne de ce nom. C’est devenu un réflexe.

    Dans cette optique, je retranscrirai peut-être les notes que j’ai prises sur des feuilles volantes, au cours des deux dernières semaines. Ou je fourrerai lesdites feuilles entre les pages du carnet, pour la postérité. Je n’ai pas très envie d’évoquer ça. Parti très loin, j’ai craché par écrit des pensées abominables.

     Ces foutues crampes… je ne sais pas d’où elles viennent, c’est nouveau pour moi. L’ultime trouvaille de ma fichue carcasse pour pourrir mes journées – et surtout mes nuits. J’ai d’abord pensé à de l’acidité gastrique, mais ça n’y ressemble définitivement pas. C’est plus ou moins passé maintenant, mais j’ai très peur que ça revienne. Le genre de souffrance qui vous coupe en deux, vous empêche de marcher, de penser. Un cauchemar.

     Le docteur Leclercq, pourtant gastro-entérologue, et donc supposé pouvoir cerner ce trouble, n’a pu poser qu’un diagnostic : douleurs fantômes ! Il n’existerait aucun corrélat physique à mes crampes, c’est juste mon corps qui a décidé de délirer. Je n’en peux plus. 

4

     Quand je m’aventure à projeter mes vieux jours, je me dis qu’ils ne s’étendront pas bien loin… Quelle vie est-ce là ? Souffrir jusqu’aux larmes à la première bactérie, sans espoir de guérison ? Dans quel siècle on vit, bordel ? La médecine a fait des pas de géant, et je dois juste admettre que dans mon cas, elle ne peut que trébucher ?

    Mon reflet, dans la glace de ma chambre, n’est pas loin du squelette. J’arrive à compter mes côtes, et mon ventre a dépassé le stade du creux pour flirter avec le concept « ravine desséchée ». Ainsi donc, me voilà : une anomalie, un humain tout en carences, né pour vivre dans l’ombre des bien portants. Les jours meilleurs n’ont jamais existé. Je suis une erreur qui gagne à ne pas être vue.

 

3 juin 2018

 

     Pas dormi de la nuit. Trop d’heures passées à me tortiller dans mes draps. Au bout d’un moment, porté par un « Après tout, pourquoi pas ? », j’ai allumé mon portable.

    Médecines alternatives. C’est dingue tout ce qu’on peut trouver à ce sujet en titillant les moteurs de recherche. Des discours ineptes le plus souvent, montés en vidéos prétendument didactiques où des néo-hippies sur fond de joli panorama nous vantent les bienfaits des huiles essentielles ou des cocktails de compléments bisglycinates. Presque tous font la promo de produits bio, se déclarant dans la foulée naturopathes, iridologues, spécialistes des vibrations ou que sais-je encore. En creusant un peu, on découvre que la plupart ont des intérêts dans les produits qu’ils encensent, ce qui fait d’eux des commerciaux aux techniques de persuasion vicieusement rôdées.

  Tous ces gourous du Web échangent, par messages interposés, avec des communautés plus ou moins étoffées. Certains se sont fait une spécialité de répondre, en live ou en différé, aux nombreuses questions santé qui en émergent. Ils deviennent alors de véritables prescripteurs, prêchant une bonne parole aux termes volontairement compliqués – « alcaliniser », « détoxiner », « désacidifier », leur caution scientifique au parfum de mauvais vernis version hard discount. Le problème, c’est qu’ils se montrent si convaincants parfois que des malheureux en détresse leur donneraient le bon Dieu sans confession. Là commence le business. 

     J’en ai bouffé toute la nuit, de ces expertises péremptoires, pompeuses et mensongères. Si certaines m’ont bien fait rire, d’autres m’ont scandalisé. En particulier ce branquignol éhonté qui, en s’adressant à un homme amputé du bras gauche, a prétendu avec un aplomb sidérant que l’alimentation adéquate donnerait à son membre « plus de chances de repousser ». Risible, pathétique… et révoltant.

5

verte chute pp6-10

     Ce ramassis de fumisteries en devient drôle. J’en arrive à chercher d’autres vidéos pour mesurer le culot de ces charlatans. Malin plaisir ? Disons que je me sens infiniment plus intelligent que ceux qui cèdent à leurs arguments… Alors oui, malin plaisir.

 

7 juillet 2018

 

     Charles est passé cet après-midi, inquiet de ne plus avoir de mes nouvelles depuis trois semaines. Je m’étais un peu perdu sur le Web, j’avoue. Même Alice m’a appelé plus régulièrement au cours des derniers jours. Pour entendre la réponse fourre-tout, déclinée en une foultitude de phrases différentes : « Je vais bien, tout va bien. » Du coup, elle s’est décidée à me rendre visite.

     Mais revenons à Charles. S’est bien fichu de moi, lui. Après mon discours au resto, je peux le comprendre. Il a quitté un mordant opposant des médecines alternatives, il retrouve un partisan tout frais de la naturopathie. De quoi se tordre. Parfois, je n’en reviens pas moi-même. Mais je suis fier, au fond. Reconnaître ses erreurs est un pas vers la sagesse.

     La vérité ? J’étais aveuglé par l’aura néfaste des charlatans. C’était avant de me rappeler qu’arnaqueurs et bonimenteurs pullulent comme des blattes. Il y en a toujours eu, partout : sur les marchés, chez les maraîchers, les artisans, et d’autres secteurs moins terre-à-terre. Cependant, en marge de ces vampires goinfrés de la crédulité du popu, subsistent encore des représentants authentiques de leur profession, guidés par une passion sincère. Je croyais que le Net en était dépourvu, jusqu’à ce que je tombe sur les vidéos de Claudia.

    Claudia vit près de Quergnan, dans le sud – au soleil, parmi les arbres et les plantes aromatiques. C’est une quinquagénaire rayonnante, plutôt svelte, les cheveux bouclés, de grands yeux rieurs ornant son visage taché de son. Toujours vêtue de vêtements amples, elle promène sa dégaine de douce mère de famille sur une bonne centaine de vidéos « conseil santé » dont la Toile regorge. Sa philosophie ? Déconnectez, mangez plus sain, mettez-vous au vert et trempez vos oreilles dans le silence. Rien qui sorte de l’évidence, à vrai dire.

     Pourtant, elle se démarque grâce à son style, tout en simplicité, loin de l’agaçante condescendance des gourous du Web. Certains de ceux-ci, orgueilleusement érigés en autodidactes de la santé, ont un avis sur tout, alors que leurs connaissances ne valent, au fond, guère plus que celles du premier quidam venu. Claudia est différente. Elle dispose d’un impressionnant bagage en naturopathie, herboristerie et homéopathie, mais lorsque les questions de santé dépassent son expertise, elle l’admet sans équivoque.

6

     Voilà ce qui m’a conquis : son honnêteté, son humilité. Pas d’effets d’annonce, pas d’ironie infantilisante. De la bienveillance, de l’humanité. J’ai l’impression qu’elle discute avec moi à travers son écran, d’égal à égal.

  Alors je me suis mis au vert. Désormais, j’affronte mon dégoût des espaces extérieurs en m’astreignant à des promenades quotidiennes. La campagne n’est pas loin : la découvrir ne demande qu’un pauvre effort de ma part. Une fois parmi les champs en friche, je savoure la richesse et la profondeur du décor. Les arbres, le souffle du vent, le chant des oiseaux… Je n’en étais pas coutumier, et je dois reconnaître que ça m’apaise. De corvée, l’exercice est vite devenu la source d’un plaisir intense.

     Charles adhère à mes nouvelles habitudes. Ça le réjouit de me voir prendre soin de moi. Alice aussi. Lors de sa visite, il y a quelques jours, elle m’a trouvé le teint frais, l’air en forme – même si, je le devine à son regard, elle s’inquiète encore de ma grande maigreur. Pour ma part, je m’en préoccupe de moins en moins. Avec un peu de distance, tout paraît tellement futile…

 

16 août 2018

 

     J’avais espéré dégotter un magasin bio dans le coin, ou une exploitation fermière proposant des produits du terroir. Rien de tout cela, hélas. Lamentable !

     Avant, l’urbain me rassurait. Les bruits peuplant la rue comprimaient ma solitude. Et aujourd’hui, avide du retour à la nature, je réalise que tout ce qui fleurit dans les environs pue l’exploitation industrielle. Révoltant ! Pas un fermier pour vendre du fromage artisanal, pas un maraîcher pour présenter des pommes sans pesticides ! Ici, les grosses boîtes ont tout raflé. Elles seules peuvent suffisamment produire pour absorber leurs dépenses.

     Oh… je vais verser dans l’économie, arrêtons là.

     Je veux bouffer bio !

30 août 2018

 

     Il y a quelques temps, je me suis mis à commenter certaines vidéos de Claudia. Puis, de fil en aiguille, j’ai glissé vers les forums où se retrouvent ses fans. Et enfin, j’ai compris que je n’étais pas seul.

7

     Passer du temps avec cette communauté est devenu mon activité vespérale. On parle beaucoup, dans un climat de respect et d’empathie. Un nombre effarant de personnes souffrent sans réussir à se faire entendre, ou se découragent face à des médecins fermés, prétentieux et paternalistes. Je sens un ras-le-bol de ce côté-là, une exaspération croissante.

     De nos réunions virtuelles se dégage une belle énergie, des gens pleins de bonne volonté qui tissent ensemble de nouvelles conceptions de l’alimentation et du savoir-être. Claudia organise fréquemment des discussions autour de certains thèmes. J’ai eu l’occasion d’y échanger directement avec elle, découvrant ainsi un être compatissant, aimable et très instruit.

     M’impliquer dans ces forums me fait beaucoup de bien. Entre une Alice dont l’aura m’aveugle et un Charles enfermé dans ses certitudes, je commençais à étouffer. Je me surprends à surfer de plus en plus ; je trouve des réponses à mes questions, des cas comparables au mien – pauvres victimes dont les tares dépassent les avancées prétendument spectaculaires de la science. Après m’être tant de fois fait traiter de râleur et de défaitiste, je réalise faire partie de la norme, tout simplement…

     Michael, que j’ai rencontré en ligne, m’a tout l’air d’être un bon gars. Soit un père de famille, miné depuis des années par d’épouvantables douleurs rénales, et qui a également cherché la lumière sur Internet. Nos points de vue acerbes sur les charlatans vidéastes nous ont rapprochés et depuis, nous causons régulièrement.

     Michael s’est fait un devoir de poster des commentaires désobligeants sous les productions des streamers les plus douteux, ces arnaqueurs en puissance pourtant capables de fidéliser de vastes communautés. Ça lui a valu de se faire basher par les ferventes hordes de ces gourous, mais il continue, s’acharne, pour cibler les menteurs et rendre justice aux véritables médecines alternatives.

     J’aime bien ce mec. Ses mots trahissent la profondeur de son intelligence. Après avoir longtemps vécu dans la délusion, il est à présent parfaitement éveillé. La naïveté est sa hantise, et son ironie décapante me fait pisser de rire. 

     Grâce à lui, j’ai appris que Claudia anime des groupes de discussion en face à face, pour estomper la distance des relations par écrans interposés. Elle organise aussi des stages de remise en forme dans le sud, du côté de Quergnan. Pendant des durées variables, les participants logent sur place, goûtent les produits locaux, s’initient aux bons réflexes alimentaires et dissertent sur une philosophie de la vie plus saine. Ça coûte assez cher, mais je dois reconnaître que l’accroche est tentante.

8

     Michael en parle souvent. La prochaine session aura lieu dans deux semaines et il compte s’y inscrire. Et moi ? Ça me ferait du bien de changer de décor… Je vais y penser.

 

9 septembre 2018

 

     Ma valise est prête. Je rejoins Michael dans un peu plus d’une heure. On va prendre sa voiture, plus puissante et confortable que la mienne. On partagera les frais de carburant.

     Le pauvre a dû se dépatouiller auprès de sa femme et de son boss pour réussi à se dégager dix jours de congé. Pour moi, c’est différent. Sans emploi ni petits mouflets à gérer, je suis libre.

     Pour la première fois depuis longtemps, je me sens bien. J’imagine qu’il me fallait atteindre le trente-sixième dessous pour enfin envisager de remonter… L’histoire du coup de talon, quoi.

     On en a pour huit heures de route, le temps de faire connaissance. Mes prochains mots verront le soleil du sud !

 

13 septembre 2018

 

     Quel paysage… L’azur borde les coteaux rocheux et leur liseré de buissons, tandis qu’au loin s’étendent d’interminables landes vertes, luxueux ourlets des montagnes qui tapissent l’horizon. Je n’imaginais pas que venir ici m’illuminerait à ce point. Je vis un rêve éveillé, au fil duquel je dore sans fin au soleil. Ma peau s’enchante de ce contact presque oublié.

     Le stage roule sur du velours. Il y a plein de gens dans le coin, et le fait d’être constamment entouré me laisse peu de temps pour écrire. J’apprends une foule de choses sur les besoins du corps humain, stupéfait par l’ampleur de mon ignorance d’antan. Tant de temps perdu à déprimer, quel gâchis… Heureusement, je suis encore jeune, je peux repartir. Et c’est bien mon intention.

9

     Le site est vraiment sympa. Moi qui m’attendais à un campement de pauvres huttes miteuses, j’ai découvert un véritable village, composé de ruelles à pavés et de charmantes maisonnettes. C’est un vieux hameau typique du sud, Lagoniau, abandonné par ses habitants il y a longtemps, pour d’obscures raisons – superstition, d’après ce que j’ai cru comprendre. Depuis, il n’a jamais été repeuplé. Devenue sa propriétaire légale, Claudia en a fait le centre de ses activités. C’est l’endroit le plus paisible que je connaisse.

     Ici, outre le soleil, j’ai trouvé une moisson de sourires. Celui de Michael tout d’abord, qui est rapidement devenu un ami. Mais il y a aussi Esther, Yvonne et Jean-Marie, tous d’âges et de vécus divers, tous usés à blanc par une santé défaillante et désespérés d’apaiser leurs douleurs. Avec eux, j’ai participé à certaines des plus riches conversations de ma vie. Leur présence contribue à améliorer mon état. Comme moi, ils sont pris en charge par l’équipe de Claudia – des bénévoles, une grande famille chaleureuse et attentionnée.

     Quant à Claudia, sa simplicité et son magnétisme me laissent sans voix. A chacune de ses apparitions, tout le monde se fige. C’est une femme solaire, rassurante, dont la vivacité d’esprit transparaît dans chaque mot. Le genre de personne qui vous guérirait d’un geste. Elle m’émerveille.

     Les longues promenades, les ateliers de discussion, les délicieux repas, les soirées passées à converser, m’éloignent de l’espèce d’ermite que j’étais en train de devenir. Depuis que je suis là, les douleurs s’effacent. Mes crampes ? Disparues. Mes maux articulaires ? Aux chiottes. Un feu en moi, dans mon cœur et mes muscles, ne demandait qu’à s’éveiller. Alors que voici quelques temps, je stagnais dans la boue, je me sens aujourd’hui capable d’aller au bout du monde.

     Comment pourrai-je rejoindre ma vallée de larmes après ça ? Venir ici a été la meilleure décision de ma vie !

10

vertechute pp11-15

19 septembre 2018

 

    Dernier jour de stage. J’ai dit au revoir à mes « condisciples » – y compris à Michael, qui repart seul. J’ai vu l’envie dans son regard. Il est bien obligé de rentrer, sa famille l’attend. Moi, qui peux rester, j’ai choisi de le faire. En âme et conscience. Yvonne a pris la même décision. Claudia a bien voulu nous permettre de loger au village, moyennant un petit loyer. En échange de son hospitalité, nous contribuerons à l’essor de son œuvre en lui consacrant le meilleur de nous-mêmes. J’ai vingt-cinq ans, Yvonne en a cinquante-deux, et on s’entend comme cul et chemise.

   J’ai appris que lors des sessions précédentes, d’autres stagiaires ont également renoncé à une existence morose pour adopter le mode de vie sain de Lagoniau. Une grande communauté réside ici, accueillant les nouveaux venus et faisant tourner l’ASBL. L’administratif des stages, la réalisation des vidéos, la promotion des activités… une véritable entreprise, mais inspirée par un but noble, où je m’investis avec bonheur.

     Laurence, l’assistante de Claudia, répartit les tâches et évalue notre implication. Plus on se donne, plus on récolte de responsabilités. C’est une fille sympa, plutôt carrée, qui prend tout ça très au sérieux. Elle sait où elle va. Une motivation incarnée.

   

  Rien de ma précédente vie ne me manque. Je vais rester ici, voir comment les choses évoluent. De toute façon, je peux partir quand je veux.

 

22 novembre 2018

 

       Tellement occupé, pas le temps d’écrire.

    Alice m’a encore appelé hier. Tombereau de pathos, à nouveau. Faut que tu rentres, je m’inquiète pour toi, bla bla… Elle ignore de quoi elle parle. Si elle était vraiment inquiète, elle se radinerait ici, et je te la convertirais vite fait !

     Ce matin, j’ai fait l’amour avec Yvonne. C’était juste grandiose.

     Tout paraît tellement plus simple, maintenant. Mon bien-être est indescriptible. Devenu partie prenante de la communauté, j’apprends à élever ma conscience. Claudia vise ce but à travers la purification de nos corps : grandir nos esprits, dépasser notre condition humaine, jusqu’à des cimes autrement inaccessibles.

     Elle est en train de me faire évoluer vers un palier supérieur de l’existence.

11

14 décembre 2018

 

   Aujourd’hui, j’accueille pour la première fois de nouveaux membres dans la communauté. C’est officiel, je suis devenu un porte-étendard ! Paraît que mon sourire met les gens en confiance. Jusqu’alors, personne ne m’avait jamais attribué de tels mérites ! On avait même plutôt tendance à me reprocher ma morosité ! Et maintenant c’est moi qui reçois les nouveaux !

     Je leur explique qu’ici on vit en marge du système, et qu’on apprend peu à peu à se libérer de toutes les chaînes. Je leur indique aussi qu’on ne fêtera pas Noël ensemble, de telles célébrations n’étant que des pièges. Chez nous, on ne pratique pas la politique du don intéressé à des fins de gravissement d’échelle sociale. Lagoniau est l’écrin d’un merveilleux cadeau commun, que nous partageons avec un profond respect mutuel : la nature – et cela nous suffit.

     Je souris, je ris, je baise. Je mange sain, je profite du grand air. Je suis heureux. Je guide les novices dans leur éloignement des prétendus gardiens du savoir – ces gens mis en lumière, à tort, par le système. Tous les remèdes sont dans la nature, et le corps humain possède les outils de sa propre guérison. C’est ça, le message à faire passer. Plus nombreux seront ceux à le partager, plus vite les mœurs évolueront… Brisons les diktats d’une médecine surannée, et érigeons en standards les préceptes de notre naturopathie ! La constance et la patience nous mèneront à nos fins !

 

6 février 2019

 

     Formateur ! De simple accueillant, je deviens enseignant ! Les yeux brillent quand ils se posent sur moi. Investi de la lumière de Claudia, je la transmets par mon discours. Je guide mes novices sur le chemin de l’Elévation.

   Michael est revenu, pour participer à un autre stage. Il jalouse mon épanouissement – gentiment, bien sûr. Il évoque la possibilité de tout plaquer pour nous rejoindre. J’essaie de l’inciter à plutôt convaincre sa femme de l’accompagner dans cette belle aventure. On pourrait les loger, sa famille et lui. Il me répond que bobonne est une vraie bourrique, insensible aux bienfaits de nos cures. Pire, elle veut le pousser à renier Claudia, car il « s’intéresse trop à elle, avec trop de passion ». Je garde pour moi mes commentaires, afin de ne pas vexer mon ami.

12

     Mais je comprends sa situation. Les gens doutent, ils ont peur. Comme Yvonne, par exemple. Elle a dévissé. Elle pensait qu’on allait « trop loin ». Le jour de son départ, je lui ai demandé si elle bavait tant que ça à l’idée de rejoindre sa solitude aveugle de préretraitée en manque de repères. Elle m’a giflé.

     Frédéric l’a déposée en ville. C’est toujours lui qui se charge des réticents. Décision de Claudia, pour éviter les débordements. Car il y en a parfois, et Frédéric ramène aisément le calme. Je n’ai jamais vu un mastard pareil. Je n’aimerais pas avoir à me battre contre lui.

     La désertion d’Yvonne m’importe peu. A présent, je couche avec Laurence. On essaie d’avoir un enfant. Ce serait formidable si on pouvait l’élever ici, lui faire notre propre école de la vie. Et quel magistral pied de nez à la médecine ordinaire, qui a fermement condamné son régime actuel, affirmant qu’il diminuerait fortement ses chances de tomber enceinte !

     Car Laurence est au cru exclusif depuis plus d’un an. Aucune viande, aucun produit transformé, et une alimentation presque entièrement constituée de jus de fruits et de légumes. Bien sûr, ça effraie les faux rois du système ! Elle a un corps à se damner, qu’on lui a reproché de malmener. Pour moi, elle est parfaite. Pour les détracteurs de son style de vie, elle est anorexique. On va leur prouver que leurs petites cases ne valent rien. Avec le soutien de Claudia.

 

13 mars 2019

 

     Rien de mieux à foutre au gouvernement, pas vrai ? On a des terroristes qui posent des bombes, des pédos qui violent des enfants, des sauvages qui battent leur compagne, mais on préfère s’en prendre à quelqu’un qui professe l’art du bien-être ! Quelle honte !

     A quoi espèrent-ils arriver, avec leur mission de surveillance ? Comment ont-ils le culot de traiter Claudia comme un vulgaire gourou ? Lui prêter les mêmes intentions qu’aux rapaces du Web ? La menacer de fermer tous ses comptes de réseaux sociaux, pour l’empêcher de s’exprimer ? Sans même avoir la décence de la convier au débat, ils la qualifient d’emblée de menace ? Petits esprits !

     Pensent-ils vraiment pouvoir nous faire taire ? Notre communauté compte près de deux cents adeptes, prêts à tout donner pour atteindre l’Elévation ! Solidaires, unis ! Ils ne nous bâillonneront pas ! Notre action est exponentielle, de nouveaux adhérents potentiels nous contactent chaque jour ! Avec ou sans Internet, nous répandrons notre parole, et les vautours de l’élite se briseront contre notre détermination !

13

     J’en veux pour preuve l’arrivée de Michael. Ce brave gars s’est décidé à laisser derrière lui tous les boulets qui l’encombraient. Il a débarqué voici deux jours, très accablé, très attristé, mais convaincu d’avoir fait le bon choix. T’inquiète, mon pote, tu es chez toi maintenant ! Tu oublieras vite tes moutards et ta greluche de femme ! C’est ici qu’est ta vraie famille.

 

17 mars 2019

 

     Claudia resplendit. Le gouvernement lui met la pression, des gens louches sont venus l’interroger, et elle survole tout ça avec la majesté d’un oiseau de paradis. Elle ne redoute rien. Pas même ce poids de plus en plus présent. Ces voitures qui tournent autour du village… Ils nous observent, nous diabolisent. Normal. Claudia conquiert une foule grandissante, elle cristallise l’attention. Dans plusieurs années, on la célèbrera comme l’instigatrice du plus beau renouveau. Mais actuellement, elle doit endurer ignorance, violence et obscurantisme.

     Elle organise de plus en plus d’ateliers liés à l’Elévation. Ici, nous appelons ça la Cérémonie. Tous les deux jours, nous nous rassemblons afin de méditer ensemble. A chaque session, je ressens une impression de complétude, de plénitude totales. Tous nos êtres dirigés vers la même lumière, portés par l’aura de notre guide… Une symbiose que rien ni personne ne nous enlèvera.

 

19 mars 2019

 

     Ce soir, Claudia a évoqué pour la première fois, devant la communauté au complet, les forces antagonistes qui nous menacent. Une mise au point nécessaire : nous nous sentons surveillés, traqués, jugés… nous devons connaître sa position, ses pronostics.

     Puisqu’ils méprisent nos choix, nous allons leur envoyer un message. Leur montrer que par nos pratiques, nos croyances, nous pouvons tutoyer un degré de conscience qui ridiculise le leur. Nous leur assènerons notre supériorité au cours d’une Cérémonie qui fera date, et dont nous sortirons grandis, iridescents. Surhumains. Magnifiques. Alors, il leur faudra bien s’incliner ! Quelle meilleure leçon que la démonstration concrète ?

14

21 mars 2019

 

   C’est pour ce soir. La Cérémonie du siècle, pourrait-on dire. Pile le jour du printemps. Tous les adhérents y sont conviés. J’ignore ce que Claudia nous réserve. J’ai juste entendu dire, de Laurence, qu’elle a infusé un thé particulier, à base d’herbes curatives vouées à épurer nos âmes. Une boisson qui ouvrira notre perception et la mènera aux sommets… Un grand moment de transcendance !

     Je frémis à l’idée de notre résonnance, de la vibration totalisée de nos êtres alignés. Même les plus incultes percevront notre message ! Même les couches les mieux protégées du gouvernement ! Et notre action engendrera des émules, qui changeront le monde… Ce soir, nous allons écrire l’Histoire.

     Laurence est passée me voir juste avant de s’habiller pour la Cérémonie. Elle pétillait de joie. Je n’ai pas mis longtemps à comprendre pourquoi. On en a ri tous les deux, d’une joie partagée.

     Si c’est une fille, on l’appellera Claudia. Si c’est un garçon… je ne sais pas encore, on verra bien.

 

 

 

Dépêche de la GP (Générale de Presse) datée du 22 mars 2019

 

Tragédie à Quergnan : près de deux cents victimes

 

    Des dizaines de personnes ont été retrouvées mortes ce matin dans le village de Lagoniau, à quelques kilomètres de Quergnan. La police, encore sur place, bloque l’accès au site.

    D’après les premières observations, les victimes, toutes membres de la secte Elévation, résidaient dans ce village racheté par leur gourou, Claudia N. Certaines habitaient là depuis plusieurs années.

    Les autorités se refusent pour l’instant à parler de suicide collectif, indiquant que « toutes les pistes explicatives restent ouvertes ». Elles ont annoncé la tenue d’un point presse à vingt heures, au cours duquel de plus amples informations seront communiquées.

    Un fait a néanmoins déjà été confirmé par les enquêteurs : Claudia N. ne fait pas partie des victimes. Actuellement en fuite, elle est activement recherchée par la police.

15

bottom of page